Le livre de lecture courante « Le Tour de la France par deux enfants », distribué à partir de 1877, aux élèves des écoles primaires nous permet de découvrir la France de la fin du XIXème siècle.

Deux enfants, André et Julien Valden, quittent l’Alsace-Lorraine pour rester français. Ils vont à la recherche de membres de leur famille à travers les provinces françaises.
Leur parcours nous conduit à Marseille où ils retrouvent Jérôme un ami de leur père.
Jérôme va leur permettre de découvrir la Provence mais aussi, en tant que marin et propriétaire d’un bateau, la Méditerranée et les ports de Marseille et Toulon.
Le marin Jérôme, qui vient d’accueillir André et Julien chaleureusement à Marseille, remarque que nos héros viennent de très loin, de l’Alsace-Loraine. Il imagine qu’ils n’ont jamais vu la mer et leur pose la question :

« — Avez-vous peur de la mer ?
— Oh ! monsieur, dirent à la fois les deux enfants, depuis si longtemps nous désirons la voir ! …. Mais je vous réponds que nous n’aurons pas peur de la mer. » répond André.
André et Julien arrivent dans leur chambre chez Jérôme et se portent à la fenêtre
« — La mer, la mer ! s’écrie Julien.
De la fenêtre, en effet, on découvrait à perte de vue la mer, d’un bleu plus foncé encore que le ciel ; on apercevait aussi les ports de Marseille et les navires innombrables dont les mâts se pressaient les uns contre les autres, agitant, aux tourbillons du mistral, leurs pavillons de toutes les couleurs. Les derniers rayons du soleil couchant emplissaient l’horizon d’une lumière d’or. Les deux enfants, serrés l’un contre l’autre, regardaient tour à tour l’immensité du ciel et celle de la mer, puis les trois ports pleins de navires et la grande ville qui s’étendait au-dessous d’eux. Devant ce spectacle si nouveau, ils étaient tout émus. »
Dès le lendemain, André travailla au port pour Jerôme et, le soir même, invita son petit frère à visiter le port et les grands bateaux à vapeur qui traversent l’Océan. Arrivé sur le quai, Julien s’écrit :

« — Oh ! mon Dieu, mon Dieu, que de navires ! Il y en a de toutes les grandeurs.
— Et ils viennent de tous les pays, dit André. Regarde celui-ci. C’est le « Sindh« , que nous allons voir, il fait la traversée de la Chine en France. »
Nos deux héros sont frappés par les dimensions du grand navire, peint en noir et orné de dorures, qui s’élève bien au-dessus d’eux comme un édifice porté par l’eau.
« Ces grands vaisseaux sont comme des maisons flottantes à plusieurs étages, et chacun de ces étages s’appelle un pont.
Le marin auquel André avait parlé à l’avance les attendait. Il leur fit faire tout le tour de la vaste plate-forme. Il leur montre à un des bouts le grand tourniquet avec lequel on manœuvre le gouvernail ; la cabine du capitaine… De chaque côté du navire sont suspendus en l’air des chaloupes et canots, que l’on peut faire glisser dans la mer, et qui servent aux marins à quitter ou à regagner le navire…

Pendant ce temps, des matelots chargés du service des cuisines ou du transport des marchandises vont et viennent autour des enfants. Il y en a de tous les pays et, presque, de toutes les races d’hommes, les uns jaunes, les autres noirs. À quelques pas, un jeune Chinois au teint olive, la tête ornée d’une longue queue, les pieds nus dans des sandales pointues, pompe de l’eau. — Quoi ! dit Julien, il y a une pompe ici comme dans une cour.
— Certes oui, dit le marin : nous avons dans le fond du navire un réservoir d’eau douce : comment ferions-nous sans eau bonne à boire pendant une traversée qui dure trois mois ? … Voulez-vous voir à présent notre étable ?
— Votre étable ! répondit Julien avec étonnement.
— Mais oui, dit le marin, en montrant des espèces de grandes cages d’une propreté exquise, dans lesquelles il y a une vache, des veaux et des moutons… un agneau. À côté, voilà les poules qui nous donnent de bons œufs frais pour les malades… »
Puis ils descendent un escalier en bois à l’étage inférieur et découvrent les chambres ou cabines où couchent les passagers.
« Julien vit une chambrette fort propre avec une table, des chaises, des fauteuils. Pour ménager la place, plusieurs petits lits étaient placés les uns au-dessus des autres…
Puis ce furent les salles de bains, la salle à manger avec sa longue table ; on regarda les buffets, où les verres et les assiettes étaient fixés pour éviter que le mouvement du navire ne les brisât. … Ce piano, qui est au fond de la salle, sert à égayer les longues soirées à bord du navire. »
« — Mais où couchent donc les matelots ? demanda André.

— Venez, venez, dit le marin. — Et on entra dans une grande salle basse. — Voici notre dortoir, dit-il.
— Comment cela ? reprit Julien, je ne vois pas un lit.
— Patience, j’en vais faire un lit pour vous montrer.
Et, en moins de rien, le marin saisit au plafond un paquet qu’il déroula. C’était une natte de forte toile, longue et étroite. Il accrocha une des extrémités à un crochet fixé au plafond, l’autre à un second crochet placé à deux mètres de distance ; puis, se tenant des deux mains à l’un des crochets, il s’enleva de terre et bondit dans cette couchette suspendue en l’air.
— Voici, dit-il, le lit fait et votre serviteur dedans. J’ai de plus une couverture pour m’envelopper. C’est tout ce qu’il faut au matelot pour dormir à l’aise dans son hamac, bercé par la mer au bruit des vagues.
— Alors, dit Julien, tous les crochets que je vois servent pour les lits de tous les matelots ?
— Justement, mon petit. Et voyez, chaque crochet a un numéro d’ordre, chaque hamac aussi. Il y a quarante numéros, nous couchons ici quarante hommes, et nous avons chacun le nôtre.
On visita aussi les cuisines avec leurs grands fourneaux que chauffe la machine à vapeur du navire, puis la boulangerie et le four. Enfin on allait, on venait, montant et descendant les différents étages, et chemin faisant on rencontrait des Chinois aux larges pantalons jaunes, ou des Arabes aux yeux brillants et sauvages, car une partie des hommes de peine du navire est composée de Chinois et d’Algériens.
Lorsqu’on eut bien tout examiné, on remercia le marin et on s’en alla vite ; car André ne voulait pas être en retard pour l’heure du travail. »
Le jour suivant, André continua d’aider Jérôme à charger son bateau, dénommé Ville d’Aix, un bateau modeste et pauvre.
Bientôt, Jérôme se mit de bonne heure à la voile. — Le vent est favorable, disait-il, il faut en profiter.
« Ils sortirent du port, et passèrent devant les forts qui le protègent, devant les murailles qui s’avancent en mer pour le défendre contre la violence des vagues. Enfin on vit s’ouvrir l’horizon sans limite de la pleine mer, qui semblait dans le lointain se confondre avec le ciel. Julien ne pouvait se lasser de regarder cette grande nappe bleue sur laquelle le bateau bondissait si légèrement ; le vent enflait les voiles et on marchait vite.
— Comme elle est belle, cette côte de Provence ! dit Julien. Elle est toute découpée en caps arrondis. Comment donc s’appellent ces montagnes qui ondulent, là-bas, à droite ?

— Ce sont les montagnes qui entourent Toulon, répondit le père Jérôme. Toulon est là-bas, tout au fond. Voilà encore un port superbe ! Seulement ce ne sont plus guère des navires de commerce qui s’y abritent, comme à Marseille : ce sont des vaisseaux de guerre, car Toulon est notre grand port de guerre sur la Méditerranée. Les navires de guerre ne sont pas moins curieux à voir que les paquebots de passagers. Là, tout est bardé de cuivre ou de fer, tout est cuirassé pour résister aux boulets ennemis, et, de chaque côté du pont, on voit les gueules menaçantes des canons.
— C’est dommage que nous ne passions pas par Toulon.
— Merci, petit ! cela allongerait un peu trop notre route. Nous allons tout droit à Cette sans perdre de temps. »
Lors de la visite à Marseille du bateau le Sindh, nos héros ne cessent d’observer les hommes de peine. Ils viennent de tous les coins du monde. Julien et André ne cessent d’observer « leurs différences » leurs costumes, leurs couleurs de peau.
Mais, c’est surtout une illustration et sa légende qui crée un choc pour le lecteur d’aujourd’hui. Elle décrit les quatre races d’hommes et ses principaux traits de caractère.

La lecture de la première ligne de cette légende provoque aujourd’hui un véritable choc : « La race blanche, la plus parfaite des races humaines, habite surtout l’Europe…. »
Elle nous montre bien l’état d’esprit du Français à la fin du XIXème siècle et on en trouve l’explication en lisant dans l’Epilogue du livre «Le Tour de la France par deux enfants » : « …la troisième République (1870-1940) nous a constitué un nouvel empire colonial, le plus grand des empires après ceux de l’Angleterre et de la Russie. Grâce à l’acquisition de la Tunisie, de l’Indo-Chine, de Madagascar et du Dahomey, la France possède ou protège quatre millions de kilomètres carrés, peuplés par trente-huit millions d’hommes. »
A noter enfin que, à la fin de la guerre de 1870, de nombreux alsaciens-lorrains quittèrent leur région pour coloniser l’Algérie
François LENGLET septembre 2026
Sources :
– « Le Tour de la France par deux enfants » -livre de lecture courante- Librairie Eugène Belin 1918
–http://lorgues.free.fr/maison_mirabeau2.html Alain Marcel