« Le Tour de la France par deux Enfants » traverse la Provence. 

Dans un précédent article, nous avons appris que le journal « L’Almanach » se retrouvait chaque année dans quasiment tous les foyers français dès les années 1850.

Un autre livre s’est également retrouvé, à coup sûr, dans les mains de nos anciens : « Le Tour de la France par deux enfants ». Ce livre de lecture courante, distribué à partir de 1877, était destiné aux élèves des écoles primaires. Il faisait partie des livres scolaires, destinés à instruire tout en divertissant.

Le livre connaît un succès immédiat (6 millions d’exemplaires de la parution à 1901). Il marque toutes les générations d’écoliers de la IIIe République.

Par la suite, toujours recherché, il connaîtra plus de 400 éditions, jusqu’en 2006.

Le second titre de ce livre : « Devoir et Patrie » nous place immédiatement dans l’atmosphère et le contexte de l’époque : après sa défaite de 1871 face à l’Allemagne, la France a dû lui céder l’Alsace-Lorraine. Les habitants des régions annexées disposent d’une année pour choisir la nationalité française et s’exiler. Le livre décrit le parcours de deux enfants, André et Julien Valden, qui quittent l’Alsace-Lorraine pour rester français et vont à la recherche de membres de leur famille à travers les provinces françaises. Ils sont attentifs à la découverte de leur pays : la géographie, l’histoire, la langue et les valeurs de la nation … pour répondre à la question « qu’est-ce qu’être Français » au XIXe siècle ? Ils vont propager l’idée que la paix prédomine sur la réalité des luttes et des conflits.

Leur passage en Provence va nous permettre de découvrir la région ses paysages, ses activités et la vie telle qu’elles étaient à la fin du XIXème siècle.





La Provence, Le Comtat Venaissin et Le Comté de Nice Ces provinces ont été de tout temps célèbres par leur climat délicieux ….

L’arrivée en Provence

André et Julien arrivent en train à vapeur en gare d’Avignon, « ils se sentaient tout étourdis du voyage et assourdis par les sifflets des locomotives, par le fracas des wagons sur le fer, par les cris des employés et des conducteurs de voitures. »

Ils aperçoivent la ville, en particulier « un grand monument situé sur le penchant d’un rocher, et qui, avec ses vieux créneaux, ressemble à une forteresse. C’était l’ancien château où les papes résidaient lorsqu’ils habitaient le Comtat-Venaissin, enclavé dans la Provence. »

Continuant leur parcours, ils découvrent « la campagne de la Provence, qui avait été jusqu’alors couverte de cultures et où on apercevait le feuillage gris des oliviers, qui devint stérile, sans herbe et sans arbres. Les enfants étaient entrés dans les plaines de la Crau, puis de la Camargue, desséchées par le souffle du mistral, couvertes de cailloux, et qui ressemblent à un désert de l’Afrique transporté dans notre France. Là paissent en liberté de nombreux troupeaux de bœufs noirs et de chevaux demi-sauvages, semblables aux chevaux arabes. »

Nos deux héros descendent du train à Marseille où ils sont accueillis par Jérôme, un vieil ami de leur père qui possède un bateau dans le port de Marseille.

Découverte de la plus belle province de France : la côte de Provence. — Marseille-Toulon. — Nice.

Dès le lendemain, Jérôme fait travailler André. Il lui demande de l’aider à charger son bateau, le modeste et pauvre « Ville d’Aix ». Ils auront bientôt l’opportunité de sortir en bateau du port de Marseille.

« Du bateau, on put apercevoir longtemps la ville de Marseille, dont les innombrables maisons se pressaient au bord de la mer, le clocher de Notre-Dame de la Garde surmonté d’une statue colossale qui brillait de loin au soleil, enfin la ceinture de hautes collines qui s’élevaient de chaque côté de la ville, baignant leur pied jusque dans la mer.

— Comme elle est belle, cette côte de Provence ! dit Julien. Elle est toute découpée en caps arrondis. Comment donc s’appellent ces montagnes qui ondulent, là-bas, à droite ?

— Ce sont les montagnes qui entourent Toulon, répondit le père Jérôme. Toulon est là-bas tout au fond ».

Julien voyait toujours se succéder devant lui les côtes et les golfes de Provence, bordés de montagnes.

« — Quelle superbe contrée, disait le patron Jérôme, que cette Provence toute couverte d’oliviers, de pins et d’herbes odorantes ! C’est mon pays, ajouta-t-il, fièrement, et vois-tu, petit, à mon avis, c’est le plus beau du monde.

— Patron, dit l’un des marins, le lieu où l’on est né est toujours le premier du monde. Ainsi, moi qui vous parle, je ne connais rien qui me rit au cœur comme le joli comté de Nice ; car je suis né là sur la côte, dans une petite maison entourée d’orangers et de citronniers qui toute l’année sont couverts de fleurs et de fruits. Ma mère était sans cesse occupée à cueillir les citrons ou les oranges pour les porter à Nice sur sa tête dans une grande corbeille. Nulle part je ne vois rien qui me paraisse charmant comme nos bois toujours verts d’orangers, de citronniers et d’oliviers, qui descendent des hauteurs de la montagne jusqu’au bord de la mer. Tout vient si bien dans notre chaud pays ! Il y a autant de fleurs en hiver qu’au printemps ; pendant que la neige couvre les contrées du nord, les étrangers malades viennent chercher chez nous le soleil et la santé. »

Découverte des grands hommes de la Provence… qui passèrent à Lorgues.

Julien, charmé par les paysages provençaux, cherche également à faire connaissance avec quelques-uns des noms célèbres de la Provence. Il se plonge dans son livre sur les grands hommes de la France et il découvre :

–  A Marseille, naquit, en 1620, un grand homme qui fut à la fois sculpteur, peintre et architecte, PIERRE PUGET. Le jeune Puget, à dix-sept ans, partit à pied pour l’Italie où il étudia la peinture auprès de différents maîtres. Malheureusement, il tomba gravement malade à cause de l’odeur malsaine des peintures Il ne se découragea pas, et reprit son premier métier de sculpteur.

Sa gloire ne perdit rien au change, car c’est dans la sculpture qu’il a acquis une impérissable renommée.

Le courageux Pierre Puget avait gravé dans sa maison ces paroles qui semblent bien résumer sa vie :« Nul bien sans peine. »

Pierre Puget a laissé des traces à Lorgues puisque on retrouve au sein de notre collégiale une de ses statues. Il s’agit de la statue en marbre blanc de la Vierge à l’Enfant réalisée en 1694.

-près d’Aix en Provence est né, en 1749, MIRABEAU, un des artisans de la Révolution de 1789 et surtout un de nos plus grands orateurs. L’Histoire retiendra cette phrase qui fera sa gloire.

« Nous sommes ici par la volonté du peuple, nous n’en sortirons que par la force des baïonnettes », dira Mirabeau le 23 juin 1789 à l’Assemblée nationale.

Mais revenons en 1776, le passage à Lorgues de Mirabeau laissera des souvenirs plutôt rocambolesques.  

Mirabeau n’a que 26 ans. Il est couvert de dettes et son père lui interdit de porter le nom de Comte de Mirabeau, il s’appelle simplement Gabriel Riqueti.Pour le mettre à l’abri de ses créanciers, son père a trouvé une solution :il le fait incarcérer au Fort de Joux dans le Jura.

Mais Mirabeau parvient à s’évader le 23 mars 1776. À l’époque, ce n’est pas la politique qui le préoccupe, ce sont les femmes. Il est marié mais a déjà une maîtresse : Sophie, épouse d’un marquis de Pontarlier.

Échappé de sa prison, Mirabeau veut la retrouver. Il a l’intention de gagner la Côte d’Azur en passant par la Suisse.

Le fuyard finit par arriver à Lorgues. Là, son complice Briançon connaît la famille Ollivier, qui pourra les cacher. À Lorgues, Mirabeau passe son temps à écrire des lettres à Sophie, des lettres érotiques que la décence nous interdit de reproduire

Mais voilà que deux policiers arrivent à Lorgues, à la recherche du fugitif, un certain Riqueti. Briançon, averti de cette présence, engage dans la rue une conversation avec eux. Au gré de cette conversation, il lâche négligemment : « Je viens de vivre un événement éprouvant. J’ai hébergé un voyageur qui venait de Paris. Il m’a semblé bizarre, j’ai peur. Peut-être était-il en fuite !

– Ah oui, comment s’appelait-il ?

– Oh, quelque chose comme Riqueti.

– Et où se trouve-t-il maintenant ?

– Je ne sais pas, il est parti en direction de Nice… »

Les gendarmes, plutôt naïfs, se précipitent dans la direction de Nice, dans l’intention de rattraper le fuyard. Briançon incite Mirabeau à décamper et le met entre les mains d’un homme de confiance nommé Cabasse. Ils quitteront Lorgues le 13 août.

En route vers le Languedoc

« Le vent continuant d’être bon, on ne tarda pas à perdre de vue la Provence. On aperçut les côtes basses du Languedoc, toutes bordées d’étangs et de marais salants, où l’eau de mer, s’évaporant sous la chaleur du soleil, laisse déposer le sel qu’elle contient.

— En face de quel département sommes-nous ? demanda Julien, qui cherchait à s’instruire.

— C’est le Gard, dit le patron. »

Et c’est ainsi que « Le Tour de la France par deux enfants » continue son parcours dans les années 1870.

François Lenglet   09/2026

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