Dans l’article « Que lisaient nos anciens? », nous avons vu comment, à partir de 1850, la vente de l’Almanach s’était développée à travers toute la France et, en particulier, à la campagne grâce à de nombreux colporteurs et surtout au facteur.
En Provence, l’Armana prouvençaou va connaître un parcours et un beau succès que nous allons découvrir.
Frédéric Mistral, l’amoureux de la langue provençale

En 1845, Frédéric Mistral a 15 ans, sa mère, à la rentrée scolaire l’amène en pension à l’institution Dupuy à Avignon, au quartier du Pont-Troué. Un dimanche, Frederic participe aux vêpres, à l’église des Carmes. Pendant qu’il chante dans le chœur, sa passion pour la langue Provençale le conduit à traduire en vers provençaux les Psaumes de la Pénitence et il écrit la traduction en tapinois dans son livre entr’ouvert avec un bout de crayon. Le surveillant, Mr Joseph Roumanille, à la fine barbe noire, le surprend et saisit le papier dans ses mains.
Quand, après vêpres, le groupe part en promenade autour des remparts d’Avignon, Roumanille interpelle Mistral en des termes plutôt surprenants :
– De cette façon, mon petit Mistral, tu t’amuses à faire des vers provençaux ?
C’est ainsi que Mistral apprend que Roumanille est, comme lui, passionné de poésie provençale. Ils vont lier « une amitié sous une étoile si heureuse que, pendant un demi-siècle, ils vont marcher ensemble pour la défense du provençal, sans que leur affection et leur zèle se soient ralentis jamais ».
Nos deux amis vont bien vite constater que, comme l’écrit Mistral, « les traditions usitées pour écrire notre langue s’étaient à peu près perdues. Les poètes méridionaux avaient, par insouciance ou plutôt par ignorance, accepté la graphie de la langue française. Et à ce système-là qui, n’étant pas fait pour lui, disgraciait en plein notre joli parler, chacun ajoutait ensuite ses fantaisies orthographiques : à tel point que les dialectes de l’idiome d’Oc, à force d’être ainsi défigurés par l’écriture, paraissaient complètement étrangers les uns aux autres ».
Mistral, dans un poème original édité dans un de ses premiers recueils « Bonjour à tous », invitera les amateurs de la langue Provençale à le rejoindre :

Naissance du Félibrige, l’association de défense de la langue provençale.
Un dimanche fleuri, le 21 mai 1854, sept poètes se rencontraient au castel de Font-Ségugne, non loin du Mont Ventoux : Paul Giéra, Roumanille, Aubanel, Mathieu, Brunet, Tavan et Frédéric Mistral…

C’est ainsi que, dans la contrée, un groupe de jeunes, étroitement unis, et qui s’accordaient on ne peut mieux pour cette œuvre de renaissance provençale se réunissaient régulièrement.
À table, on reparla, comme c’était l’habitude, de ce qu’il faudrait faire pour tirer l’idiome de l’abandon où il gisait depuis que, trahissant l’honneur de la Provence, les classes dirigeantes l’avaient réduit, hélas ! à la domesticité…
C’est ce jour-là que fut créée l’œuvre et l’association de défense du Provencal le félibrige et que Frédéric Mistral affirma : Je veux, pour faire voir que notre langue est une langue, rédiger les articles de loi qui la régissent et qu’il aborda une énorme et absorbante tâche : la rédaction du Trésor du Félibrige ou dictionnaire de la langue provençale.
C’est dans cette séance, mémorable à juste titre et passée, aujourd’hui, à l’état de légende, qu’on décida la publication, sous forme d’almanach, d’un petit recueil annuel qui serait le fanion de la poésie provençale, l’étendard des idées, le trait d’union entre félibres, la communication du Félibrige avec le peuple.
L’« Armana prouvençaou » ou l’Almanach des félibres.
Voici ce qu’écrit Frédéric Mistral dans ses mémoires :

« L’Almanach Provençal, bienvenu des paysans, goûté par les patriotes, estimé par les lettrés, recherché par les artistes, gagna rapidement la faveur du public ; et son tirage, qui fut, la première année, de cinq cents exemplaires, monta vite à douze cents, à trois mille, à cinq mille, à sept mille, à dix mille, qui est le chiffre moyen depuis quinze ou vingt ans.
Comme il s’agit d’une œuvre de famille et de veillée, ce chiffre représente, je ne crois guère me tromper, cinquante mille lecteurs. Impossible de dire le soin, le zèle, l’amour-propre que Roumanille et moi avions mis sans relâche à ce cher petit livre, pendant les quarante premières années. Et sans parler ici des innombrables poésies qui s’y sont publiées, sans parler de ses Chroniques, où est contenue, peut-on dire, l’histoire du Félibrige, la quantité de contes, de légendes, de sornettes, de facéties et de gaudrioles, tous recueillis dans le terroir, qui s’y sont ramassés, font de cette entreprise une collection unique. Toute la tradition, toute la raillerie, tout l’esprit de notre race se trouvent serrés là-dedans ; et si le peuple provençal, un jour, pouvait disparaître, sa façon d’être et de penser se retrouverait telle quelle dans l’almanach des félibres ».
En liant ainsi monuments historiques, littérature et folklore, le Félibrige avec son « Armana prouvençau » a donné une image particulière de la ruralité provençale une tournure esthétique, savante et ruraliste.

F Lenglet 04/2026
Sources :
« Mes Origines,Mémoires et Récits » de Frédéric Mistral
« Proses de l’Almanach Provencal » de Frédéric Mistral https://www.bmvr.marseille.fr/almanach-provencal