Nous avons vu que, à partir de fin 1940, François LENGLET, prisonnier dans l’Oflag XIII A de Nuremberg, est condamné à l’oisiveté. Au début de la guerre, il a dû laisser son poste de professeur au lycée de Dunkerque. En tant que prisonnier, il a accès à une bibliothèque de qualité et va consacrer son temps libre à étudier, à comparer les modes d’enseignement dans les différents pays.

Voici son analyse du mode d’éducation sous le régime nazi en Allemagne. Il dispose pour cela d’une revue éditée en France par l’Ecole Normale Supérieure : « Le Mouvement Pédagogique à l’Etranger » en Allemagne et Italie écrit en 1938 par J. Sauvagnargues et H. Marrou
A noter que J. Sauvagnargues était agrégé d’Allemand et fut ministre des Affaires Etrangères sous Valery Giscard d’Estaing de 1974 à 1976 et H.Marrou historien à l’Université de Marseille.
Les notes de F Lenglet montrent bien toutes les caractéristiques de l’éducation sous un régime totalitaire. On retrouve la volonté d’Adolf Hitler de changer le mode d’éducation de la jeunesse Allemande, de prendre le contrôle de la nouvelle génération, de son corps comme de son esprit.
La race aryenne et le sentiment national sont prioritaires. La participation obligatoire aux « Hitler-Jugend » et la création des « Adolf Hitler Schulen » font penser plus à un culte qu’à une éducation.
Les « junker », l’ancienne aristocratie allemande est éloignée de sa famille d’origine pour être manipulée avant d’intégrer la hiérarchie nazie
Notes F Lenglet Education en Allemagne prises au Camp Oflag Nüremberg 1942
« L’essentiel d’une Révolution n’est pas la conquête du pouvoir mais l’éducation des hommes » Adolf Hitler
« le premier acte et l’acte essentiel de l’éducation nationale socialiste sera de répudier le primat de l’intellect. Sa tache première et fondamentale sera de donner aux jeunes Allemands des corps absolument sains ».

Conséquences : 1 Procéder à un allègement des programmes
2 Réduire la part des disciplines scientifiques (math., physique et chimie) qui risquent toujours de dégénérer en matérialisme
3 La tâche la plus haute de l’école doit être de former et d’entretenir le sentiment national et le sentiment de la race. (1)
Il faudra donc : remplacer l’instruction où l’essentiel est « la chose enseignée » par « l’éducation » où l’essentiel est le rapport personnel entre maîtres et élèves et faire évoluer la valeur éducative du groupe : éduquer ce n’est pas assurer le libre développement d’une personnalité, mais insérer « l’individu » dans un tout organique.
1ière étape : Développement des organisations de jeunesse
-1933 : Jeunesses hitlériennes : 1 500 000 adhérents et essais de collaboration avec d’autres organisations (confessionnelles)

-1936 : une seule jeunesse « Hitler-jugend »
Tout enfant allemand fait obligatoirement partie de :
-garçons de 10 à 14 ans « Jungfolk » puis « Hitler-jugend » jusqu’à 18ans
-filles de 10 à 15 ans « Jungmädel » puis « Fédération des jeunes filles allemandes » (Bind Deutscher Mädchen)
En cas de conflit entre famille, école, et, organisation de jeunesse, c’est la dernière qui l’emporte,
Principes de l’auto-direction de la jeunesse :
32 heures par mois : 2 séances de 2h par semaine
1 excursion s’étendant sur samedi et dimanche.
2 semaines par an dans un camp de Hitler-jugend

Les taches de la jeunesse hitlérienne sont essentiellement 1) l’éducation physique 2) l’éducation politique 3) la formation du caractère.
Education physique : entrainement pour l’insigne sportif de la Hitler-jugend (16 ans); le championnat de la jeunesse allemande
Education idéologique : une fois par semaine, conférence du chef de groupe ou entretien sur un thème donné (Politique) et chants.
Education morale : « Soyez durs » jeunesse joyeuse, saine et endurcie
Pour les jeunes filles : Education orientée vers plus de « féminisme » mais aussi orientation sociale avec comme spécialités : service sanitaire, défense antiaérienne, gymnastique et danse , travaux et jeux, spécialités des questions étrangères.
Problème professionnel : laissé au « Front du travail »
Auberge de jeunesse : Institution d’Etat

Brassage des classes : l’année rurale. « Les enfants qui avaient fait leurs classes dans les villes de plus de 25 000 habitants devaient prolonger d’un an leur scolarité pour participer à la vie rurale soit directement chez le paysan, soit dans des écoles de plein air »
On a surtout généralisé le système du camp qui s’adresse aux enfants de l’école primaire.
Pour les écoles secondaires : période de 3 semaines d’instruction politique et sociale (de 16 à 18 ans)
Le service rural favorise le retour à la terre et fournit la main d’œuvre agricole.
Le service du travail (qui a précédé l’avènement de l’hitlérisme) : « Camps de travail » installés loin des villes entraine la fusion des classes et restitue le prestige du travail manuel.
Obligatoire pour les jeunes filles depuis 1938
Service militaire, ensuite formation du parti
2ième étape : Réforme scolaire
L’ancien régime Weïmarien se distinguait par des variétés de type infinies du fait que les questions d’éducation étaient en général abandonnées au particularisme des autorités provinciales.
D’où la mise en place successive
En 1933 : 17 types d’écoles secondaires
En 1934 : Création du ministère du Reich pour les sciences, l’éducation et la formation populaires
En 1936 : Remplacement du français par l’anglais comme première langue
En 1937 : Simplification et unification (raison de politique totalitaire)
Lutte en faveur de l’école communautaire contre les écoles confessionnelles (la consultation des parents eu une victoire retentissante)
Réduction de la durée des études (besoins militaires et économiques)
L’école primaire socialiste s’attache essentiellement à développer l’activité propre de l’enfant sans surcharger sa mémoire
Entre les matières habituelles, on fait place à la biologie (hérédité, hygiène sociale, généalogie, l’ethnologie et la démographie)
Concernant l’enseignement secondaire, des décrets de 1936 puis de 1937 stipulent 🙂
– Durée des études ramenée de 9 à 8 ans (souci économique main d’œuvre et politique de natalité (marier plus tôt)
– 3 types d’écoles pour les garçons

-type principal Oberschule
-2 types secondaires : Aufbauschule, Gymnasium
-Suppression générale du français au profit de la culture générale allemande
– 2 types d’écoles pour les jeunes filles : Oberschule et Aufbauschule
Dans la lutte entre modernes et classiques, les derniers ont eu le dessous.
Les gymnases sont suspects : sur 1950 gymnasiums, 300 seulement se maintiendront.
L’enseignement centré autour des matières proprement « racistes»: histoire, géographie, biologie.
La science de la race est à l’oral de l’Abitur, la seule matière obligatoire.
L’histoire, science objective, cède la place à la philosophie de l’histoire nationale socialiste et au culte des héros.
L’école même réformée reste entachée d’impossibilités éducatives. Elle établit entre maître et élève un simple rapport d’enseignant à enseigné et se montre incapable de créer une communauté véritable.
Les « Aufbauschülen», les internats ont la préférence.
Les pédagogues nazis demandent une collaboration active de l’élève. : communauté ou groupe de travail dans laquelle chacun participe dans la mesure de ses moyens à une tâche commune
Le grand duel dans l’éducation allemande.
Ce duel va être celui du maître et du chef… « Il est certain qu’aucun changement essentiel ne peut avoir lieu dans l’école allemande si les maîtres ne deviennent pas des chefs de la jeunesse », le problème sera résolu peu à peu du fait que les éducateurs auront passé dans les rangs de la Jeunesse Hitlérienne
En attendant, l’éducation politique des maîtres est confiée à la fédération des maîtres nationaux socialistes … dans des camps.
Décret d’octobre 1935. Tous les futurs maîtres sans exception commencent leurs études par un stage en commun dans des « Hochschülen für Lehrerbildung » (grandes écoles de formation pédagogique) en principe établies loin des grandes villes. Les principaux objectifs sont : entrainement idéologique, physique, pédagogique.
Sélection des futurs instituteurs et des futurs professeurs. La formation des premiers s’achève dans la même école, tandis que les seconds vont en université
Action sur « l’Université » -organisation autoritaire des professeurs/ des étudiants.
L’Université allemande évolue

Elle s’oriente de plus en plus vers la spécialisation technique et vers une orientation professionnelle assez étroite »
Méthode de sélection « on répudie tout système d’examen et de concours, qui par l’importance exclusive qu’il attache aux facteurs intellectuels risque de créer une classe dirigeante affaiblie et dégénérée »
Les critères essentiels doivent être physiques, moraux et politiques, la sélection repose sur le jugement personnel, formé au cours d’une longue vie commune, des chefs des différentes organisations dans lesquelles le jeune Allemand est embrigadé.
Décret de mars 1935 : trois choses sont déclarées nécessaires pour entrer dans une école secondaire : »santé physique, caractère, intelligence » (et cet ordre est un ordre de valeur)
Attribution de bourses pour les nécessiteux :
Elles vont d’abord vers les étudiants des Universités « Reichstudentenwerk » (office des étudiants du Reich) Mais surtout : « pour obtenir une bourse, il faut être national socialiste et l’avoir prouvé par l’appartenance à une formation du parti. Les jeunes gens qui viennent de passer leur baccalauréat ne peuvent faire eux-mêmes leur demande. Le droit de proposition est réservé aux formateurs. Les candidats sont réunis dans des camps de sélection, où l’on peut éprouver leurs qualités physiques et morales. La décision est enfin prise par le chef du comité des bourses et s’appuie « sur la connaissance du candidat et sur le dossier présenté »
Cette sélection est en outre liée aux problèmes de l’orientation professionnelle : Université concurrencée par le Parti qui lui aussi sélectionne ses chefs
Ecoles du parti : « le principe totalitaire a pour corrélatif nécessaire la création d’une aristocratie du mérite », d’une élite chargée des responsabilités. La « communauté » pour les nationaux socialistes implique dans son sein l’existence d’un « ordre », au sens médiéval et religieux du terme, qui est le dépositaire de ses valeurs les plus hautes « l’ordre » doit, d’autre part, se renouveler constamment par un apport de sang frais venu du peuple.

« Nationalpolitische Erziehungsanstalten » (Maisons d’éducation nationales politiques)
Il s’agit de vastes internats installés la plupart dans de petites villes de garnison, le recrutement se fait parmi les enfants de 9 à 10 ans
En janvier 1937, création des « Adolf Hitler Schülen »
36 écoles prévues -Internat gratuit -6 années d’études type « Aufbauschülen » loin des grandes villes -La sortie se fait à 16 18 ans. Leur objectif ; « Nous cherchons les petits chefs de bande parmi la jeunesse » selon le Docteur Ley.
« Burgs » de l’ordre Après deux ans d’éducation professionnelle- service du travail- service militaire les sortants des « Adolf Hitler Schülen » peuvent entrer vers 22 ans au Burg de l’ordre (proportion 1/5 à 1/6) – Constructions grandioses – Les « Junkers » passent une année dans chaque Burg
Exemple de programme : 5h45 lever, 7 à 9h exercices de troupe, 9h30 à 11h30 exercices sur les gaz asphyxiants, 11h50 déjeuner ,14h à 16h exercices d’attaque, 16h30 à 18h30 communauté de travail, 22h30 Coucher
Le « Junker » ,issu de l’ancienne aristocratie prussienne et allemande , mène une vie de moine soldat, mais entouré de confort et même presque de luxe. (2)
Remarques de F Lenglet dans son carnet :
1-Donner une culture générale -implanter le respect de l’Idéal et le goût du sacrifice
2-Que seront ces Junkers qui auront passé 15 ans de leur vie dans les écoles du parti, sans contact véritable avec leur famille ?
Sources :
– Actualités scientifiques et industrielles -Travaux de l’Ecole Normale Supérieure
« Le Mouvement pédagogique à l’Etranger » Hermann Editions
- Allemagne Italie N°749
par J Sauvegnargues et H Marrou1938
-L’éducation totalitaire par Gilbert Krebs