La variole et les premiers vaccins : préjugés, hostilité, malveillance…

A la fin du XVIIIe siècle, une maladie particulièrement sévère est la première cause de la mortalité en Europe: elle  tue chaque année entre 50 000 et 80 000 français et, surtout, quand un enfant est atteint, il meurt neuf fois sur dix. Il s’agit de la « variole » aussi appelée « la petite vérole ».

Cette maladie est particulièrement horrible. Le malade est couvert d’un nombre infini de boutons depuis la tête jusqu’aux pieds. En outre, il dégage une odeur pestilentielle et ne peut ni se mouvoir ni être touché, gémissant et gisant immobile.

La partie sur laquelle il repose est souvent gangrenée.

Enfin, un quart des survivants restent défigurés à vie.

Edward Jenner montre que l’homme évite la variole grâce à la vaccine.

Edward Jenner : la vaccination c’est moi

En 1796, Edward Jenner, un médecin de campagne anglais, remarque que certains de ses patients ne sont pas victimes de la variole et ne développent qu’une forme peu sévère de la maladie. Ils ont notamment des pustules sur les mains, E. Jenner en déduit que le contact avec le virus se fait par les mains. Il fait enfin le lien avec le fait que ces patients sont tous vachers ou traient régulièrement des vaches. Or, il existe chez la vache une maladie qui ressemble très fortement à la variole notamment au point de vue de la forme des pustules. Cette maladie s’appelle « la vaccine » (vient du latin « vacca »: la vache)

Le médecin imagine alors un nouveau procédé: inoculer à un patient sain une forme bénigne de la maladie de la vache pour ne pas contracter plus tard une forme sévère de variole, comme les vachers qui semblent tous immunisés.

1796 Vaccination de James Phillipps

Il prélève du pus provenant du pis d’une vache sur les mains de Sarah Nelmes, une vachère elle-même atteinte de la variole de la vache, et l’introduit dans les bras d’un petit garçon de 8 ans, James Phillipps, qui n’a jamais eu la variole. Trois semaines plus tard, il a l’audace de lui  inoculer du pus de variole humaine. Rien ne s’ensuit. L’enfant est désormais immunisé contre la variole. Le premier « vaccin » est né…..

Nous étions en 1796. Edward Jenner va répéter l’expérience, mettant en œuvre sa devise « Ne croyez pas, essayez ». Malheureusement, la vaccine qu’il présenta ne fut pas toujours bien supportée. Au bout d’un certain délai après l’injection, elle pouvait ne plus protéger d’une nouvelle infection. Il fallut en venir à l’idée de la nécessaire répétition des injections.

Ces difficultés alimentaient les oppositions. Il fallait bien reconnaître qu’injecter un mal pour un bien, c’est tout de même contre-intuitif. La caricature anglaise aimait alors montrer des paysans qui craignaient que la vaccine leur fasse pousser des cornes de vache.

En France, Napoléon devient l’organisateur et le promoteur de la « vaccination ».

En France, c’est le Dr Bobe-Moreau qui le premier promeut cette méthode de vaccination contre la variole d’abord par ses écrits, puis par la pratique. Il obtient en Angleterre un fil imprégné de vaccin, expérimente le procédé avec succès en mars 1800 et entreprend ensuite la première vaccination publique.

Mise en place de la vaccination

Napoléon, alors premier consul, est informé de l’expérience par le docteur Guillotin, le supposé inventeur d’une fameuse (et efficace) machine à décapiter mais aussi  militant de la cause vaccinale. Décidé à encourager les initiatives publiques et privées, Napoléon dès le 18 mai 1800 décide la création d’un « Comité central de la vaccine », destiné à inviter la population à se protéger contre le fléau. Début 1801, un arrêté préfectoral crée à Paris un « Hospice central de vaccination gratuite », un médecin-vaccinateur des Enfants de France, y vaccine gratuitement. En 1804, cette institution passe bientôt sous la tutelle d’une « Société pour l’extinction de la petite vérole par la propagation de la vaccine ». Cette société à vocation nationale,  est d’abord chargée d’organiser la fabrication des vaccins dans tout l’Empire. Vingt-cinq dépôts sont créés afin que chaque grande ville soit en mesure de fournir les vaccins aux médecins qui en font la demande. Des expériences de vaccination collective sont tentées aux armées mais ont peu de succès : seulement 6 000 hommes vaccinés au camp de Boulogne sur un peu plus de 100 000 soldats.

L’Empereur suit avec attention ces initiatives et les encourage. Il fait contrôler le contenu des journaux par l’Académie de médecine, donne instruction aux préfets de développer la vaccine et la formation de médecins-vaccinateurs dans leur département, assure la gratuité de la vaccination pour les enfants d’indigents.

Médaille Napoléon et la Vaccine

Napoléon donne enfin l’exemple suprême en faisant vacciner son jeune fils, le roi de Rome, le 11 mai 1811. La nouvelle, dûment relayée, permet enfin de renforcer la confiance de la population et de donner un réel élan à la campagne  de vaccination. Voici comment s’exprime le préfet de  Po auprès de ses administrés : « Le bien de l’humanité et le devoir de se conformer aux intentions de Sa Majesté qui a mis le sceau de l’utilité à la vaccination en y assujettissant l’objet de ses plus tendres affections, l’espoir de la France, en un mot le Roi de Rome, doivent vous inspirer le désir de concourir par tous les moyens qui sont en votre pouvoir à la propagation d’une découverte qui doit être regardée comme un don du ciel ».

La campagne prend alors un réel essor, un nouveau-né sur deux étant vacciné dans près de la moitié des départements. En 1812, la variole recule et le nombre de cas est inférieur de 75% à ce qu’il était en 1789. Le Docteur Husson, secrétaire du Comité central de la vaccine,  peut se réjouir : « Bientôt, nous allons toucher à l’époque où la petite vérole ne sera plus connue que pour le souvenir de la terreur qu’elle inspirait ».

Une population hostile et malveillante vis-à-vis de la vaccination.

Caricature contre la vaccination

Néanmoins, la vaccination va se révéler être à la fois un combat contre les maladies mais aussi un combat contre les préjugés.
En 1801, le préfet Antoine Desmousseaux , chargé  de  la diffusion de la vaccine dans l’ancienne principauté de Liège, prend sa plume et écrit à l’évêque de Liège Zaepffel :


« Cette découverte précieuse a peine à se populariser. L’ignorance a élevé contre elle des préjugés de deux sortes et qui ne peuvent être combattus par les mêmes armes. On ne peut se déterminer à communiquer à ses enfants un mal qui doit son origine à un animal, on redoute les suites du mélange des humeurs d’une bête à celle d’un homme…Mais aussi, les habitants des campagnes craignent de tenter Dieu en communiquant volontairement à leurs enfants une maladie dont ils eussent peut-être été exemptés, ils pensent qu’ils ne peuvent sans pécher permettre une opération qui, suivant eux, peut compromettre la vie.

Ne croiriez-vous pas convenable, Monsieur l’Evêque, de charger spécialement les ministres du culte, d’éclairer le peuple sur les avantages et l’innocuité de la vaccine et de le rassurer contre les scrupules qui peuvent le retenir ? … Quelques instructions simples prononcées au prône par Messieurs les curés,…avec les efforts des maires et les discours des personnes éclairées, à faire bientôt considérer l’inoculation comme un devoir des parents envers leurs enfants et par conséquent à extirper totalement une maladie qui dévore annuellement une portion considérable de la population ».

Dans le Var, la vaccination victime des fausses nouvelles, de craintes chimériques

Quinze ans plus tard, les préjugés de la population sont loin d’avoir disparus, voyons comment se déroule la vaccination de la variole dans le Var.

1816 Suivi des vaccinations à Draguignan, Trans en Provence

Le 6 février 1816, le préfet du Var, Monsieur Siméon, émet une première circulaire :

«  Messieurs,

Je suis informé qu’on a osé faire circuler dans le département les nouvelles les plus absurdes. Cette manœuvre de la malveillance ne mérite que le mépris… Immédiatement rapprochés du peuple, vous ne devez, Messieurs, négliger aucun moyen pour détruire l’effet de ces fausses nouvelles, empêcher qu’elles ne se propagent  et en démontrer la fausseté…

Tout individu qui répandrait ou accréditerait des alarmes est coupable d’actes séditieux, vous ne devez pas hésiter à le faire arrêter sur-le-champ…Réclamez le concours de MM. les Curés et Recteurs. Personne ne peut vous aider plus efficacement à démasquer l’imposture et à faire ressortir la vérité…»

Puis le 2 avril 1816 :

« Messieurs,

(…) Il est un objet bien essentiel et intimement lié à la paix publique sur lequel je ne saurais trop fixer votre attention : c’est la circulation des fausses nouvelles inventées pour tromper le peuple et ébranler la confiance que tout Français doit avoir pour le Gouvernement paternel du meilleur des Rois*…N’ hésiter pas à faire arrêter, en m’en prévenant sur-le-champ, toute personne qui sèmerait ou accréditerait des alarmes… (…) A vos administrés, parlez le langage de la persuasion, de la fermeté pour les convaincre que les bruits répandus sont aussi dénués de vérité que de vraisemblance(…)»

Enfin le 28 avril 1816 :

« Messieurs,

Mes prédécesseurs vous ont souvent entretenu des avantages inappréciables de la Vaccine. Ces avantages ne sont plus un objet de discussion…. c’est à l’Administration qu’il appartient d’en rendre, par ses mesures, la pratique générale et populaire. Tel est, Messieurs, l’objet de l’Arrêté que j’ai l’honneur de vous adresser(…)

Bannir entièrement la petite vérole du département, voilà le but que nous devons nous proposer. Ne négligez rien afin d’obtenir un résultat aussi important. (…)

Que chacun de vous, Messieurs, ne cesse d’exhorter les pères de famille à faire vacciner leurs enfants. En plaçant devant leurs yeux, d’un côté, le tableau déchirant ou hideux d’un enfant moissonné ou défiguré par la petite vérole, de l’autre, l’extrême facilité de repousser cet épouvantable fléau. (…) »

Extraits de l’Arrêté 

« Nous PRÉFET DU VAR, Chevalier de la Légion d’Honneur, Commandeur de l’Ordre Grand-Ducal de Hesse-Darmstadt,

Ayant pris connaissance de la situation du département, sous le rapport de la propagation de la Vaccine, convaincu que les efforts de l’Autorité pour donner à la pratique de cette méthode salutaire une impulsion générale, n’y ont obtenu jusqu’à ce jour qu’un faible résultat;

Considérant que, parmi les découvertes en Médecine, celle de la Vaccine est une des plus importantes, qu’elle intéresse essentiellement la population et la santé publique, qu’à l’avantage de n’entraîner à sa suite aucun accident fâcheux, elle joint celui d’être un préservatif infaillible et constant de la petite vérole;

Qu’il est du devoir le plus sacré de l’Administration de ne rien négliger pour détruire enfin les préjugés qui pourraient s’opposer encore au succès d’un procédé, si simple dans ses moyens, si puissant dans ses effets, et d’en étendre et assurer les bienfaits à tous les individus. (…)

Les pauvres seront vaccinés gratuitement.

Tous les enfants trouvés, abandonnés, orphelins, en un mot, tous les individus admis, soit temporairement, soit définitivement dans les hospices, seront soumis à la vaccination…

Les Principaux des Collèges, les Chefs de Pensionnats, les Instituteurs et Institutrices des Écoles Primaires, n’admettront, dans leurs maisons que des élèves qui seront porteurs de certificats délivrés par des gens de l’art et visés par le Maire, lesdits certificats portant qu’ils ont été vaccinés ou atteints de la petite vérole.

Tout élève, admis présentement dans ces maisons, qui ne se trouverait pas dans l’un ou l’autre des cas spécifiés ci-dessus, sera vacciné sur-le-champ.

Il ne sera donné aucun livret d’apprentissage, ni aucun travail, dans les ateliers ou établissements publics, aux individus qui n’auront pas prouvé qu’ils ont eu la petite vérole ou qu’ils ont été vaccinés.

Une vaccination en 1905

Tous chefs d’ateliers, de fabriques et autres établissements particuliers, tous commerçants, marchands, maîtres de maisons, etc., seront invités par MM. les Maires à n’admettre, à titre de commis, ouvrier, apprenti, serviteur à gages, etc., quiconque ne justifierait pas, par un certificat authentique, avoir eu la petite vérole ou avoir été vacciné. (…) 

A partir de 1817, et le premier Dimanche du mois d’Avril de chaque année, il sera décerné, dans chaque canton, sur les fonds départementaux, un prix en faveur de ceux des Médecins, Chirurgiens, Officiers de Santé, ou autres personnes du canton, qui, dans le courant de l’année précédente, aura montré le plus de zèle et pratiqué le plus grand nombre de vaccinations…. »

Nous avons retrouvé un tableau de suivi des vaccinations à Draguignan qui date de 1816.

Pour conclure, il faudra attendre 1958 pour  voir la vaccination contre la variole se généraliser en France. Les plus anciens d’entre nous se souviennent avoir fait la  queue en maillot de corps à l’école pour se voir griffer l’épaule. Il faudra attendre 1967 pour voir l’Organisation Mondiale de la Santé mettre en œuvre la « stratégie de surveillance et d’endiguement », qui consiste à isoler les cas et à vacciner tous ceux qui vivent aux alentours de foyers d’épidémie.

Enfin, l’éradication globale de la variole fut déclarée officiellement par l’OMS le 8 mai 1980.

François Lenglet  06/2021

Nota :* Napoléon a abdiqué en 1815. En 1816,la France est redevenue une monarchie sous le Roi Louis XVIII.

Sources:

– Académie de Médecine: Les débuts de la vaccination de la variole 1800-1850 – Alternatives économiques: Les autorités face

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