A Douai, du Collège Moderne au Lycée Albert Chatelet : le bahut des Lenglet père et fils

Le 7 mai 1945, l’armée allemande signe  à Reims sa reddition en présence des représentants américains, russes et français, mettant fin aux combats de la seconde guerre mondiale en Europe.

Le retour des prisonniers de guerre.

1934 Lieutenant Lenglet François

 Le 10 mai 1945, mon père François Lenglet après un long périple en train à travers l’Allemagne et le Nord dévastés par la guerre arrive à Bertry dans le Cambrésis et retrouve sa femme Gisèle et son fils ainé Paul âgé de 9 ans. Il est enfin libéré d’un camp de prisonnier allemand où il aura été enfermé pendant près de cinq années comme 1,8 million de Français.

C’est un homme affaibli, ayant souffert physiquement et moralement, il ne pèse plus que 37kg et a  l’impression de faire partie « des oubliés de l’histoire » dans une France qui a beaucoup changé et qui a dû se battre sans lui pour retrouver la liberté. En fait, il a vécu des conditions de détention plutôt favorables: en tant qu’officier, il a été enfermé dans un « oflag »  (Offizierlager) où les Conventions de Genève étaient respectées : pas d’obligation de travailler, interventions et contrôles de la Croix Rouge, échanges de courrier et de colis avec la famille.

1943 Lenglet Gisèle et Paul

Heureusement, contrairement à la première guerre mondiale, il n’y a pas eu de drame familial pendant le conflit, ma mère Gisèle et mon frère Paul, se sont réfugiés en Bretagne à Quimperlé et n’ont pas trop souffert de l’occupation allemande. Néanmoins, il faut réapprendre à vivre ensemble surtout avec Paul qui n’avait que 4 ans quand son père a été mobilisé, puis avec l’arrivée d’un petit frère François Marie: je vais naître en février 1946 et faire  ainsi partie de la génération des « retours de prisonnier ».

Enfin mon père  accueillera avec une certaine fierté sa nomination en tant que professeur de mathématiques au Collège Moderne de Douai. En effet, c’est pour lui un retour aux sources car c’est à Douai que, issu d’un milieu rural très modeste, il a fait ses études à l’École Normale d’Instituteurs de 1921 à 1923, puis, une fois instituteur, a continué, en parallèle avec son métier, des études de licence à Lille pour devenir professeur.

Pour compléter, il ne négligera pas sa formation militaire et suivra une préparation militaire de deux ans à Saint-Maixent  et intégrera le corps des officiers pendant son service militaire.

1945, la famille Lenglet arrive à Douai, ville dévastée et à reconstruire.

1944 Douai après les bombardements alliés

La ville de Douai a été bombardée par les stukas allemands dès le 11 mai 1940 puis occupée par les allemands dès le 27 mai. Ville de garnison et nœud ferroviaire, elle deviendra une cible privilégiée des armées alliées à la fin de la guerre. Les attaques aériennes des anglais et des américains vont se succéder à partir du printemps 1944 sur la gare, les voies ferrées, les usines, les fosses minières, les canaux que les Allemands avaient accaparé  pour approvisionner leurs armées en particulier en charbon.

1947 Lenglet Paul et François Marie rue G.Doumergue

Le bombardement du 11 aout fera plus de 250 morts en une seule journée et c’est une ville déjà profondément meurtrie et sinistrée, aux approvisionnements de plus en plus malaisés, que libéreront sans combattre les Anglais le 1ier septembre 1944.

A l’été 1945, François Lenglet et sa petite famille arrivent dans une ville encore délaissée par ses habitants: ils sont à peine 35 000 alors qu’avant la guerre, la ville avait 43 000 habitants.

Ils trouvent de nombreux amas de ruines et dans les quartiers bombardés, des locaux préfabriqués qui accueillent des magasins provisoires.

Ils vont être logés provisoirement chez l’habitant, chez un ancien instituteur, rue Gaston Doumergue où je naitrai en février 1946.

François Lenglet: du Collège Moderne au Lycée Albert Châtelet  1945-62

2020 Ancien Collège Moderne

A la rentrée 1945, mon père François Lenglet prend son poste de professeur  au Collège Moderne de Douai. Par chance  cet établissement situé en centre ville entre la rue des Wetz et la rivière Scarpe n’a pas souffert des bombardements. Mais ce Collège Moderne  jouit d’une réputation controversée: il est issu d’une réforme du système d’enseignement voulue par le régime de Vichy … réforme qui se révélera par la suite comme un véritable ascenseur social pour la famille (1)

 Mon père va  retrouver, parmi ses collègues, des anciens camarades de l’École Normale de Douai. Il va ainsi reconstituer un réseau d’amis qui se retrouveront régulièrement …en particulier pour jouer au bridge.

1952,son autre passion : la physique  

1959 Lenglet François dans le laboratoire de l’École des Mines

Outre une licence de mathématiques, mon père avait obtenu aussi une licence de physique, c’est pourquoi en 1952, le directeur de  l’École des Mines, Mr Gonnet fit appel à lui pour qu’il relance le laboratoire et l’enseignement de la physique dans cette école (2) Il retirera de cette expérience une grande fierté car il aura permis à des anciens mineurs de sortir de la mine et de devenir ingénieurs

Il laissera un excellent souvenir à l’école des Mines qui donnera son nom à une de ses salles à la suite de son décès prématuré en 1962. 

1957, la fusion du Lycée Albert Chatelet et du Collège Moderne: une opportunité.

1561 Collège d’Anchin à Douai

En 1957, un nouveau bouleversement du système scolaire va inquiéter mon père : l’éducation nationale décide la fusion du Collège Moderne avec le Lycée d’État Albert Châtelet.

Hors le Collège Moderne, c’est l’émanation de « l’école du peuple » alors que le Lycée d’État est  « l’école des privilégiés », des notables et des bourgeois  de Douai. Le Lycée bénéficie d’un grand prestige : à l’origine de l’établissement, il y a le Collège d’Anchin où les jésuites enseignaient dès 1561 mais surtout en 1957, il  prépare les concours aux grandes écoles d’ingénieur (Polytechnique, École normale supérieure, École centrale, École des Mines, etc.…).

Je vois encore à cette époque l’arrivée au Lycée de certains professeurs de latin grec en costume cravate, gants blancs et chapeau melon quand au collège moderne, la blouse grise était de rigueur.

La fusion des deux établissements se fera finalement sans difficulté: l’arrivée massive des enfants nés après guerre créera un manque criant d’effectif enseignant et permettra à chaque professeur de trouver sa place : François Lenglet prendra en charge les classes de première et seconde en mathématiques. Et l’intégration du collège au lycée facilitera pour les frères Lenglet l’accès aux concours des grandes écoles.

Un seul bémol: les anciens du Lycée supporteront mal la suppression de la distribution des prix : cette cérémonie huppée regroupant à la fin de l’année scolaire tous les `bons élèves’ de Douai dans la grande salle des fêtes de l’Hôtel de Ville. La presse de l’époque, plutôt caustique, décrivait ces distributions des prix comme : `des… fastes poussiéreux à l’âge du scooter, de Minou Drouet et de la psychopédagogie’ ?

1961, sa « marotte » : la géométrie dans l’espace

A la recherche de témoignages ou d’anecdotes sur François Lenglet, nous avons retrouvé 60 ans plus tard  deux de ses élèves.

Voici ce qu’ils ont écrit spontanément:

-Jean Claude Demailly (élève du Lycée Chatelet) : souvenir de 1961

Mr Lenglet nous rabâchait souvent « la géométrie dans l’espace, c’est comme le tambour, c’est plan, plan, plan ».

-Danielle Taine (élève de l’École Normale de Filles de Douai) ; souvenir de 1961

  J’étais en 1ère Moderne, donc beaucoup de maths. Mr Lenglet m’envoie au tableau pour un problème de géométrie dans l’espace. Diable…Déjà la géométrie plane!

  Je sèche lamentablement, comptant sur l’aide bienveillante des copines mais en vain, Lenglet m’assène« Mademoiselle Taine, la géométrie dans l’espace n’est pas un réseau de fils de fer barbelés ! »

Allusion à son douloureux passé.

Je garantis l’exactitude de la scène !

Ces témoignages montrent combien mon père exigeait de ses élèves qu’ils maîtrisent parfaitement la géométrie dans l’espace ou plus globalement leur vision dans l’espace.

Il saura transmettre sa passion à ses deux élèves …Paul et François Marie Lenglet, passion qui les aidera plus tard à devenir ingénieur.

Ainsi, personnellement, quand beaucoup plus tard,  dans le monde professionnel, j’avais à recruter un ingénieur j’utilisais une botte secrète pour tester la vision dans l’espace du candidat. Je lui demandais au cours de l’interview tout simplement: «  Dessinez moi un marteau » sans autre instruction.

Le résultat était toujours très probant.  

Le professeur « camembert »

1958 Lycée Douai Classe2eM Lenglet François Professeur

L’atmosphère de la classe du professeur Lenglet  était plutôt sérieuse, austère et l’humour avait rarement sa place.

C’était bien le mot exigence qui caractérisait le mieux le professeur Lenglet. Cette exigence on la retrouvait dans la qualité des cours, toujours très pédagogiques et bien préparés. Et comme la vision dans l’espace était incontournable, les équations comme les dessins de géométrie étaient retranscrits à la craie avec soin sur le tableau  noir.

Notre père passait tout le cours debout devant le tableau, il avait, dans la main droite pour écrire  un bâton de craie, et, dans la main gauche pour effacer un bloc de feutre gris  en forme de camembert.

Mais il ne supportait pas qu’un élève rêve aux petits oiseaux ou s’endorme en classe. C’est ainsi que je l’ai vu à plusieurs reprises saisir son camembert et le lancer vers la tête de l’élève distrait qui se réveillait avec de la craie un peu partout, dans les cheveux et sur sa blouse.

C’est ainsi que mes camarades lui avaient donné le surnom de professeur « camembert » mais …chut, car comme j’étais son fils, j’ai mis du temps à l’apprendre : ce sobriquet ne signifiait pas, loin de là, que ses élèves lui manquaient de respect

Paul Lenglet: de l’écolier désorienté à l’étudiant entreprenant 1946- 1957

1947 Lenglet Paul Douai

Mon frère ainé a dix ans en 1946, il va rentrer au Collège Moderne …l’école de son père, et chacun  « prendra son vélo » pour traverser la ville et se rendre au Collège.

Le Collège Moderne est situé non loin du centre ville sur les bords de la Scarpe. Ses bâtiments sont tristes mais ils ont eu la chance d’avoir été épargnés par les bombardements, sa cour intérieure est grossièrement pavée, ses escaliers sont en bois et grincent bruyamment à chaque passage, les classes sont alignées et sans couloir, il faut donc perturber plusieurs classes pour atteindre sa propre classe.

1947  L’orthographe : le talon d’Achille de Paul et la pédagogie de son papa.

1947 Lenglet Paul sous la dictée de son père

Un soir de mars 1947, Paul est en 6ème depuis quelques mois. En rentrant du Collège, son père, l’air sévère, appelle son fils, lui demande de prendre son carnet de note et son porte plume et lui dit « Je viens de voir ton professeur d’histoire géographie  Mr Delahaye, il m’a dit que tu étais constamment distrait en classe, que tu étais trop jeune. Alors, écris immédiatement la dictée suivante et, s’il te plait, sans faire de faute d’orthographe»

Voici la version originale de cette dictée. On apprend ainsi que si Paul maîtrisait les mathématiques, il n’était pas brillant en orthographe. Par contre, on ne peut qu’être étonné par les conclusions particulièrement sévères et menaçantes de son père. Après un tel exercice, on peut se demander si Paul allait garder confiance en lui et une certaine sérénité ? Nous verrons bientôt que la réponse est oui.

Toutefois, on peut s’interroger sur les raisons pour lesquelles notre mère a laissé ce document en bonne place dans les souvenirs de famille ?    

1950 La chimie expérimentale et ses conséquences explosives .

En 1950, je n’ai que 4 ans et pourtant, j’ai bien gardé en mémoire cette autre belle colère de mon père contre mon frère Paul, mais cet épisode va aussi nous montrer que mon frère n’avait pas froid aux yeux et aimait prendre des risques.

 Paul suit ses premiers cours de chimie avec un professeur que l’on surnommait Momo. Venant d’apprendre que le sodium réagit violemment au contact de l’eau, il n’hésite pas  avec son camarade Bernard Morel à profiter d’une récréation pour tenter l’expérience ; rien de plus simple, il suffit de lancer un flacon plein de sodium par la fenêtre de la classe qui donne directement sur la rivière qui traverse Douai: la Scarpe. Le résultat fut supérieur aux attentes: outre une explosion violente, une gerbe d’eau de près de 10 mètres de haut s’éleva au dessus de la Scarpe accompagnée d’une belle flamme jaune orangée. Cet essai transformé remplit d’émoi tout l’établissement et provoqua une descente de police chez le directeur du Collège Mr Perrot, un ami de mes parents….

Heureusement, il n’y aura pas de conséquence grave car de toute évidence les deux coquins n’avaient aucune mauvaise intention.

Il se trouve que je retrouverai beaucoup plus tard le copain de mon frère Bernard Morel: il était devenu Directeur des Laboratoires d’essais de l’Institut Polytechnique de Grenoble…ceci ne s’invente pas.

1950 Le vélo et la liberté

1951 Lenglet Père et Fils à Malo les Bains

N’oublions pas que la seconde guerre mondiale n’est pas loin et qu’il faudra attendre 1957 pour que mes parents puissent acheter une voiture.  Donc les vacances scolaires se limitent à un voyage à Troisvilles dans la famille de notre maman soit près de 12 heures de train, marche à pied et changement de train compris pour faire 45 km. Aussi, malgré l’angoisse de la maman, mon père autorisera mon frère Paul à partir seul sur la route en vélo vers Troisvilles alors qu’il a à peine 12 ans. La récompense est à l’arrivée : avec son vélo Paul peut courir la campagne en toute liberté, rejoindre ses cousins dans les champs ou à la ferme.

Un peu plus tard, le vélo restera incontournable pour les vacances d’été. Chaque année, Paul partira avec un copain en vélo, la tente et le matériel de camping sur les portes bagages pour visiter une région française: après la Normandie, ils n’hésitera pas à affronter les Vosges et les Alpes.

Ces voyages lui permirent de cumuler les expériences, d’acquérir l’autonomie et la liberté et d’apprendre à affronter la vraie vie,

1954 Le taupin Paul Lenglet rentre à piston  1954 1957.

1956 Classe Math Spéciale Lenglet Paul (2è rang 4ième à partir de la gauche)

En septembre 1954, Paul vient d’obtenir le bac de justesse mais son bon niveau en mathématiques lui permet néanmoins d’être admis dans une classe préparatoire aux grandes écoles d’ingénieur.

Il rentre ainsi dans un nouveau monde plein de traditions centenaires, de contraintes et surtout avec son vocabulaire spécifique.

En rentrant en taupe, il est d’abord bizuth et doit subir le bizuthage, cette période d’initiation et d’humiliation imposée par les anciens, les kharrés qui, entre autre, vont l’obliger avec ses camarades à faire une marche en canard à  travers la ville : les bizuths  doivent  marcher en file indienne, mais accroupis, en tenant par la main celui qui précède et celui qui suit, mais en passant par dessous les jambes et en chantant des chansons paillardes. La marche au canard aussi appelée le monôme se termine par la remise du calot de taupin qu’il devra obligatoirement avoir sur la tête

Pendant l’année, c’est le censkhu (le censeur) qui organise les khôlles (interrogations orales hebdomadaires).

bitte à Q-nu

Un des exercices préférés de Paul Lenglet sera le Q-nu, mais pour cela il aura besoin d’une bitte à Q-nu (nous laissons au lecteur le soin de traduire cette expression genre potache avec l’aide de la photo indice)

En deuxième année, il deviendra kharré pour …animer le bizuthage des nouveaux…puis passer les concours, malheureusement sans succès.

 C’est donc en redoublant qu’il deviendra khûbe et c’est à la fin de cette année 1957  qu’il intégrera piston, c’est ainsi que l’on appelle la prestigieuse École Centrale des Arts et Manufactures de Paris.

Inutile d’ajouter qu’il fera la fierté de ses parents et ceci malgré la charge à venir nécessaire pour financer trois années d’études à Paris.

François Marie Lenglet : une scolarité bouleversée par un  drame familial   1956 1967

Lycée Albert Châtelet Douai

Petit retour en 1956, je vais donc à mon tour rentrer au Lycée et croiser mon frère pendant un an. J’ai bien dit le Lycée, car mon père est bien décidé à me faire apprendre le latin

Malheureusement,  en 1940/1944, le lycée a été presque entièrement détruit, en même temps que le musée et la bibliothèque où  a été brûlée la collection d’ouvrages prestigieux  du Collège d’Anchin. Seule subsiste la Chapelle .
Ma classe de 6ième est donc accueillie  dans des bâtiments provisoires installés sur la Place du Barlet : un alignement sommaire de bâtisses en rez-de-chaussée  donnant  sur une grande cours.
Il faudra attendre 1959 pour assister à l’inauguration du lycée actuel reconstruit à son ancienne place.

1958  L’orthographe : le talon d’Achille

Il s’appelait Fourmaux, on l’appelait « Papa Jules » et il avait l’art des jeux de mots comme son « Salomon, mon salop ». Il était notre professeur d’histoire-géographie en classe de 5ième. Il avait l’habitude de rendre les devoirs en distribuant les copies à chaque élève en commençant par le premier. Ce jour là, il rend un devoir sur la révolution française et je suis très confiant car j’avais adoré ce sujet. Hélas, je devrai attendre la 20iéme place pour entendre mon nom : « Mr Lenglet, vous étiez  2ème avec 16/20 ?…mais vous avez fait 10 fautes d’orthographe, j’ai donc enlevé 8 points ; je suis sûr que vous vous en souviendrez… »

Bien sûr mon père fut mis au courant mais je n’ai pas eu droit, comme mon frère, à la dictée. Il se contenta d’une simple menace: si je continuais, je finirai mes études au Collège Technique et de toute façon, je m’en souviendrai… ce qui est tout à fait exact   

1959 Le maître d’étude et mon unique « colle »

Il s’appelait Dussart, et il nous répétait souvent ce calembour : « Et oui,  Dussart dîne à l’huile », il était notre professeur d’Allemand.

Notre classe de 5ième vient de rentrer dans un des nouveaux bâtiments du Lycée en reconstruction qui partage  sa cour et ses toilettes avec les petites classes primaires. L’arrivée des grands perturbe un peu les habitudes, c’est ainsi qu’un matin en me précipitant vers les toilettes, je me retrouve en face d’un « surveillant » qui me barre la route et me montre un panneau sur la porte marquée d’un sens interdit…installé la veille. Il ne se contente pas de cette remarque et m’envoie dans le bureau de la « surveillance générale », fonction tenue ce jour là par Mr Dussart.

Me voici contraint à décrire ce qui s’est  passé. Au cours de mes explications, j’utilise la formulation suivante:

 « C’est le pion qui m’a dit ça…. » -Comment ? Comment ?  et je répète

« C’est le pion qui m’a dit ça…. » .

Et Mr Dussart, l’air sévère, prononce la sanction suivante : « Mr Lenglet, on ne dit pas le pion, c’est irrévérencieux, on dit le maître d’études, vous me ferez 2 heures de colle jeudi prochain …. ». Ces 2 heures de colle seront ma seule punition pendant les 10 années passées au Lycée de Douai et cette histoire fera discrètement  rire mon père qui n’appréciait guère le « Père Dussart »…quand aux maîtres d’études devenus des pions, cela ne le dérangeait guère.

1959 Le latin de la terreur.         

Il s’appelait Glatigny, c’était un homme de petite taille, très austère, toujours tiré à quatre épingles, il était notre brillant professeur de latin mais il faisait plutôt régner la terreur en classe. C’est avec lui que j’obtiendrai ma plus mauvaise note de toute ma carrière d’étudiant : chaque type de faute avait un barème et Glatigny l’appliquait avec une rigueur implacable. C’est ainsi qu’un jour je reçu en version latine un `moins 2 1/4′ …sur une échelle de 0 à 20 ! et cette note fut inscrite tel que sur mon carnet de note.

 Mon apprentissage du latin s’arrêtera en 4ième …et ma future épouse retrouvera 10 ans plus tard Mr Glatigny professeur à la faculté de Lille. Il y était bien mieux à sa place

1962 Le drame familial : la mort de mon père François Lenglet

En 1962, je rentre en 1ière, année charnière car à l’époque, on passe le bac première partie qui est un bac avec un contrôle dans toutes les matières. C’est mon père qui assure les cours de mathématiques.Il est malade du foie depuis des années, ce qui ne l’empêche pas d’assurer ses cours courageusement.

Hélas, à quelques mois de l’examen, il doit être hospitalisé d’urgence. La période est critique pour les élèves et le Lycée est dans l’incapacité de trouver un professeur remplaçant. Courageusement, mon père me fait venir dans sa chambre tous les soirs et me donne le cours de math du lendemain, à charge pour moi de refaire le cour devant les camarades de classe. Bien que bon élève en mathématiques, j’ai parfois du mal à être clair dans mes démonstrations heureusement  mon camarade Jean Claude Demailly, le premier de la classe, viendra à mon secours et les camarades ne prendront pas trop de retard dans la préparation du bac. De cette expérience je garde le souvenir de l’absence totale de chahut et du plus grand respect de la part de toute la classe, tous les camarades étaient conscients de l’enjeu.

Hélas, mon père nous quittera en septembre 1962 et beaucoup de questions vont se poser pour l’avenir.

1962 Le rebond et le courage de notre mère Gisèle Lenglet

A la mort de mon père, je n’ai que 16 ans et ma mère a 50 ans. Certes ma mère va toucher la« demi retraite » de mon père mais celle ci sera bien insuffisante pour faire vivre la famille car, bien entendu,  il n’est pas question que j’interrompe mes études.

1963 Voyage à vélo : Demailly, Alexandre, Lenglet, Fromont

Une fois mariée en 1934, ma mère Gisèle avait abandonné le travail pour consacrer toute son énergie à sa famille et à l’éducation de ses enfants, elle n’a même pas passé le permis de conduire. Courageusement, elle va s’adresser à l’éducation nationale et aux directeurs d’école de Douai, faire valoir son diplôme : le brevet supérieur obtenu en 1930. Elle va obtenir un poste à l’intendance de l’École Normale de Filles et réussir, non sans mal, à obtenir son permis de conduire.

Nous resterons donc à Douai, je pourrai continuer mes études et je reprendrai la tradition familiale, en particulier celle des voyages d’été à vélo et en camping avec des camarades de classe.

1966 Le taupin François Marie Lenglet rentre à l’x avec un petit x et un grand G

Je vais suivre les traces de mon frère ainé et une fois le bac en poche rentrer à mon tour en taupe. Bien sûr les traditions, le vocabulaire spécifique sont toujours là, bien que l’on commence à parler d’interdiction du bizuthage… jugé trop humiliant.

1963 Classe de Mathématiques Supérieures– Mr Streiff professeur-,Lenglet François dernier rang,-6eme à partir de la gauche -Demailly J C 3eme rang 12eme à partir de la gauche

Je vais vivre un épisode plutôt cocasse et qui ne peut que faire sourire aujourd’hui. C’était une époque où les filles étaient admises en nombre en math-sup: un véritable évènement pour… un lycée de garçons… Le premier jour de la rentrée, le Proviseur Mr Weber est posté à l’entrée de l’établissement. J’arrive au Lycée, en même temps qu’une fille, très probablement une future camarade de classe. Hors, le Proviseur stoppe notre camarade et je la vois faire demi-tour et repartir chez elle. J’appris plus tard qu’elle s’était vu refuser l’entrée parce qu’elle était en pantalon et que seules les jupes étaient permises pour les filles (voir photo de classe).

Ce proviseur boitait légèrement, conséquence d’une longue déportation, il prit l’initiative de présenter et de commenter aux grandes classes des films réalisés dans les camps de concentration: souvenirs pénibles et douloureux que nous n’oublierons jamais.

Callot de taupin

Notre professeur de mathématiques de math-sup : M.Streiff avait l’habitude de raser les murs et on le surnommait « Tintin », je ne peux m’empêcher de penser à la charge de travail qu’il devait assumer: nous étions, en 1964, cinquante six élèves dans sa classe: combien d’heures devait-il passer pour faire passer les colles et pour corriger nos copies ? Dans de telles conditions, il fallait bien que les élèves soient autonomes et travailleurs pour réussir.

 En 1966, les grands concours d’écoles d’ingénieurs vont me permettre de rentrer à l’Institut Polytechnique de Grenoble. Oui, je ne réussirai pas à rentrer dans une grande école parisienne dont la célèbre école Polytechnique que l’on surnomme l’X par contre j’étais reçu dans une école avec un petit x comme Polytechnique et un grand G comme Grenoble.

Adieu le Lycée Albert Chatelet de Douai et en route pour Grenoble  bien loin de mes anciens camarades, de ma famille et surtout de ma fiancée …un nouvel épisode commence.

François Marie Lenglet, le 1ier Mai 2020

Notes :

1-Les relations entre le régime de Vichy et le monde de l’éducation seront abordées dans un prochain article (un oubli de l’histoire du XXe siècle)

2-Voir l’article: François Lenglet professeur à l’Ecole des Mines de Douai, Témoignage des années 1950-1960

Sources:

L’Ecole Normale d’Instituteurs de Douai   Andre Canivez  e-book

L’Ecole des Mines de Douai   Gustave Defrance  Septentrion

Annexe 1

Photos de la famille

1946 Famille Lenglet François
1962 Baptème de Lenglet Isabelle à Issy les Moulineaux

Annexe 2

Souvenirs croisés du bahut: Jean Claude Demailly

C’est un camarade, Jean Claude Demailly qui m’apporta de l’aide pour enseigner quand mon père était malade en 1962, il se trouve qu’il devint à son tour professeur de mathématiques et revint au Lycée Albert Chatelet en 1976 .

Voici quelques uns de ses propres souvenirs  évoqués dans le journal des anciens élèves du Lycée de Douai: ’Le Bahut’.

« Ce matin de mai 1976 j’ouvrais fébrilement cette lettre du syndicat et pouvais y lire les simples mots : « prépa HEC au Lycée de Douai » Cette nouvelle confirmée officiellement à la fin juin me remplit de joie car, ancien élève du lycée de 1956 à 1964, j’allais y retourner non plus comme potache, mais comme professeur de mathématiques dans une classe préparatoire aux Grandes Ecoles !

Ce lycée, je l’aimais beaucoup car, issu d’une famille modeste, il avait été mon ascenseur social. J’évoquerai ici le nom de quelques uns de mes professeurs, leurs surnoms, leurs manies : je ne doute pas que mes anciens condisciples se souviendront d’eux :

* en 6ième et 5ième M. FOURMAUX, professeur d’Histoire-Géographie, dit « Papa Jules » et ses jeux de mots : « Salomon, mon salop »,

* en 4ième, en anglais, « Poil d’Œuf ›› dont j’ai oublié le nom, et son « Canterville Ghost,

*M. WELFERINGER, en allemand, et son éternel « bien vu… » que nous comptions en marquant des bâtons… , et sans oublier notre ami Adrien GRESILLON , en mathématiques, dit « Ouin-Ouin » qui savait tracer à main levée des cercles au tableau aussi bien de la main droite que de la main gauche,

* en 3e, M. PARPAITE, professeur de sciences naturelles (on dit maintenant  SVT), et sa voix tonitruante,

* en 2nde, M. HERLEM qui m’a révélé que j’avais « la bosse des maths » et qui m’en a donné le goût,

* en 1re, M. LENGLET, qui nous rabâchait souvent « la géométrie dans l’espace, c’est la géométrie du tambour : plan, plan, plan!… ›› ; et M. BODELLE, professeur de français, grisonnant et l’air hautain, mais qui a su nous donner le goût de la littérature.

* en terminale, Mme DERUE, « Pierrette », en mathématiques, qui nous a initiés à la rigueur; et M. DEAT, en sciences physiques qui appelait chaque élève « M’sieur ›› et fumait de gros cigares,

* en math-sup, M. STREIFF, « Tintin », en mathématiques, rasant les murs du couloir, le dos voûté, et M. MORELLE, « Momo », la terreur des taupins, en physique, qui secouait son chiffon plein de craie en entrouvrant la porte de la classe, à l’ aveugle, sur nos manteaux accrochés aux portemanteaux dans le couloir , et M. VITOUX, en français, qui n’était pas ma matière

M. Olivier DEMAILLY, mon homonyme et non parent, en anglais.

En cette rentrée de septembre 1976, franchissant la porte de ce lieu mystérieux et emblématique qu’était la salle des professeurs, c’est lui qui va m’accueillir par ces mots : « Alors de retour au bercail ? ». J’apprenais en outre que nous allions enseigner dans la même classe de HEC !….

Jean Claude Demailly   2015

2 commentaires sur “A Douai, du Collège Moderne au Lycée Albert Chatelet : le bahut des Lenglet père et fils

  1. Bonjour Francois
    C’est avec beaucoup de plaisir et d’émotion que j’ai lu ce si bel hommage à ta famille ,à ton très beau parcours d’étudiant.C’est un réel plaisir de te lire .
    Petite,je me souviens très bien de ton Papa ,très réservé ,j’en avais un peu peur ,très timide à cette époque ,je me sentais toute petite .

    Ton frère,est il resté dans la région où s’est il lui aussi expatrié dans une autre région?

    As tu reçu la photo où nous étions tous à la piscine .A cette époque,nous partions à vélo en prenant le chemin d’Audencourt .

    Je viens de perdre Ma Tante Germaine,elle s’est éteinte sans aucune pathologie particulière .Elle allait fêter ses 99ans le 8 août .J’ai pu retourner à Caudry pour pouvoir préparer ses obsèques .Nous étions cinq à l’accompagner ,encore une page de l’histoire qui se tourne…

    Je t’envoie toutes mes amitiés

    JANINE Jocaille

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