Histoire de la station sismique de Lorgues(3) Comment la bombe atomique a fait progresser la sismologie.

Installée initialement en 1961 pour détecter les explosions nucléaires, la station de Lorgues participera également aux progrès de la sismologie. L’histoire des relations entre le monde universitaire et le monde de la bombe atomique est plutôt croustillante.

Les essais nucléaires souterrains et la sismologie.

 Les premiers essais nucléaires sont effectués dans l’atmosphère jusqu’en 1957. Cette année là, pour limiter la radioactivité dans l’air, les USA procèdent au premier essai nucléaire souterrain dans  le Nevada: le test Rainier. Le Professeur Yves Rocard en charge de sa détection pour la France, estime qu’une telle explosion à 8000 km de la France ne peut se détecter qu’à l’aide d’un sismographe. Incompétent dans le domaine, il recherche la collaboration de sa collègue universitaire au sein de l’Institut du Globe de Paris: Mme Labrouste. Il apprend alors que les sismographes installés à St Maur n’ont pas détecté le test Rainier mais surtout il se voit refuser toute collaboration car « Tout est archi-secret … ». 

Le CEA pénètre… le monde de la sismologie.

1960-Sismographe Rocard

Sans se décourager, Yves Rocard décide alors de se débrouiller avec ses propres équipes pour concevoir un sismographe adapté et développer son propre réseau de détection. Il dispose des équipes de l’Ecole Normale Supérieure et du Laboratoire de détection et de géophysique (LDG) qu’il vient de créer au sein du CEA*.

Informés de la mise en place de ce plan d’action, les universitaires essaient de reprendre la main. Ainsi en 1958: Mme Labrouste fait une communication à l’Académie des Sciences et tente de démontrer que le réseau mondial de stations sismiques mis en place par l’Institut du Globe est en mesure de détecter et de localiser les explosions nucléaires américaines…sans mentionner l’échec de détection du tir Rainier. Ce baroud d’honneur ne changera rien et le LDG  gardera toute sa liberté d’action. Des lors, le monde universitaire dédié à la sismologie semble ignorer les activités du LDG 

A partir de 1970, le LDG, qui dispose désormais de son propre réseau, publie régulièrement un bulletin sismique riche en informations sur les évènements enregistrés. Le professeur Rocard écrira à ce propos : « Si nos chers collègues universitaires ont toujours été demandeurs de nos signaux, ils ne diminuèrent jamais en quoi que ce soit leurs critiques… Nous n’étions pas de vrais sismologues»

Réseau français des stations sismiques du CEA y compris Lorgues (LRG)

Les décennies suivantes vont voir se multiplier les centres d’études sismiques et les stations au sein des universités françaises grâce notamment à la miniaturisation des sismographes initiée par le  Professeur Rocard.

Ce sont des évènements liés à l’actualité qui conduiront les acteurs français de la sismologie à se rapprocher et à travailler ensemble.

Plus de trente ans pour que le monde de la sismologie reconnaisse les apports scientifiques et le réseau du CEA (LDG). ††††††††

Carte de la sismicité de la France
  1. 1975, le lancement du  programme français de centrales nucléaires conduit l’E.D.F., le ministère de l’industrie, le Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM), et, le LDG à réaliser une carte sismotectonique de la France. Cette  carte rassemblera  les données connues sur les structures géologiques (failles et volcans, notamment), et permettra de confronter  l’histoire sismologique et tectonique avec les évènements enregistrés en particulier par le réseau LDG. Elle servira de base aux études d’implantation des centrales nucléaires sur des zones à faible risque sismique.
  2. Le 17 janvier 1995, un tremblement de terre de magnitude 7,3 atteint la ville de Kobe au Japon faisant près de 6000 morts et des dégâts considérables. En  France, en février 1995, le sénat organise à Paris un débat sur les techniques de prévision et de prévention des risques naturels : séismes, glissements de terrains … Les sismologues universitaires des instituts du globe ainsi que le CEA participent aux discussions. Après avoir évoqué les difficultés à prévoir les séismes, la méthode utilisée pour choisir les sites de nos centrales nucléaires, les universitaires reconnaissent que le manque de stations sismiques en France les empêche de bien connaître toutes les failles de la croûte terrestre sur le territoire.

 Le représentant du CEA réagit au cours du débat en ces termes: « Mes collègues ayant fait assaut de réseau, je ne voudrais pas que l’assistance n’ait pas connaissance du réseau du CEA, réseau de 40 stations télémétrées en continu par satellite…le réseau du CEA(LDG) a plus de 30 ans d’existence et a participé à l’établissement des cartes présentées précédemment … »

  • En mai 2011, un comité regroupant le monde académique concerné se réunit et se donne pour objectif de disposer pour 2013 d’un site web unique rassemblant en temps quasi réel les données sismiques concernant le territoire français. Dans le rapport de cette réunion, on lit « le comité reconnaît l’existence de différents réseaux sismiques en France … Il est maintenant reconnu  que le CEA(LDG) est en charge du dispositif d’alerte séisme pour la protection civile alors que les réseaux sismiques gérés par les universités sont essentiellement dédiés à la recherche…les développements futurs …doivent se faire en stricte interaction et coopération avec le LDG ».
  • Aujourd’hui, les réseaux de détection sismique sont fédérés au sein d’un organisme intitulé le Réseau National de Surveillance Sismologique (RéNaSS) qui est chargé d’observer la sismicité métropolitaine. Il est basé à Strasbourg au sein de l’Institut de Physique du Globe de Strasbourg.

En guise de conclusion, laissons la parole au Professeur Yves Rocard qui dans ses « Mémoires sans concessions » écrivait « …dans ce domaine plus ou moins somnolent de la sismologie en 1957, c’est bel et bien la bombe atomique, qui a stimulé les recherches et favorisé le progrès… ».

Enfin, le monde de la sismologie reconnait aujourd’hui le rôle joué par Yves Rocard: un Musée de Sismologie et du Magnétisme Terrestre a ouvert ses portes à Strasbourg en mai 2014 (musée-sismologie.unistra.fr), il rend  hommage à Yves Rocard et expose le sismographe Rocard .

François Lenglet Mai 2014

Article paru dans le journal « Vivre à Lorgues » n° 121 de décembre 2014.

Annexe:

Pourquoi Organiser les stations sismiques en réseau ?

Témoignage d’Yves Rocard en 1959.

II n’est possible d’interpréter les signaux sismiques qu’en rapprochant et comparant les signaux recueillis par plusieurs stations d’observation.

Voici un exemple: nous disposons de 2 stations sismiques situées dans l’Orne à une trentaine de kilomètres l’une de l’autre.

Le 28 aout 1959 un Boeing 707 perdait, au cours d’un vol d’entraînement un de ses quatre réacteurs. Le hasard a voulu qu’il tombât à 3 kilomètres et demi d’une des stations de l’0rne. Le réacteur pesait environ 2 tonnes et demi et l’appareil se trouvait alors à une altitude de 4000 mètres. Le choc sur le sol d’une masse de cette importance a naturellement donné naissance à un ébranlement sismique, que l’instrument de la station a amplifié et reproduit. Mais il ne s’agissait que d’un incident local, et le sismographe de l’autre station n’enregistrait rien.

Rien de pareil pour les signaux recueillis le 30 octobre 1958. Ce jour là une bombe atomique de 19 kilotonnes explosait  dans le Nevada.

Le lieu de l’expérience souterraine était à 8.530 kilomètres de l’une des stations de l’Orne. L’autre station en était un peu plus proche. Mais toutes les deux ont enregistré l’ébranlement consécutif à l’explosion et reproduit un signal à peu près identique. Leur léger décalage dans le temps- une seconde un quart -s’explique par la différence des distances qui les séparaient de l’explosion: la propagation des ébranlements est en effet loin d’être instantanée. On admet que leur vitesse est d’environ 15 kilomètres à la seconde.

Les différentes formes d’ondes sismiques et enregistrement typique d’un sismographe

Au vu de ces reproductions une conclusion s’impose: l’examen du sismogramme tracé par une seule station d’observation n’aurait que difficilement permis de distinguer la chute du réacteur de l’explosion atomique. Un simple coup d’œil sur deux sismogrammes permet d’établir la différence entre un phénomène n’intéressant que le voisinage immédiat et un autre phénomène qui provoque la formation et la propagation d’un signal sismique à l’échelle intercontinentale.

D’après un article paru dans Le Monde du 30/07/1959.

Bibliographie:

 « Mémoires sans concessions » de  Yves Rocard / Grasset 1988

« Les techniques de prévision et de prévention des risques naturels… » Rapport Sénat N°261 du 20/04/95

Minutes de « Service national en sismologie » réunion du comité scientifique du 31/05/11

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