Histoire de la station sismique de Lorgues(2) Yves Rocard et la station sismique de Lorgues

La station de détection sismique installée à Lorgues en 1961 par le Professeur Yves Rocard (père de Michel Rocard) faisait partie d’un réseau de stations chargées de détecter l’origine et les caractéristiques de toute explosion nucléaire de forte puissance dans le monde.

Quel rôle a joué Yves Rocard pendant cette période et comment ont été utilisées ces installations?

Les essais nucléaires aériens et leurs conséquences.

A partir de 1949, les États-Unis, l’U.R.S.S. et le Royaume Uni, seules puissances nucléaires, mènent la course aux armements et effectuent des essais de bombes nucléaires essentiellement aériens jusqu’au jour où, en mars 1954, l’équipage d’un navire japonais, le Fukuryu Maru, est contaminé par les retombées radioactives d’un essai américain dans le Pacifique. L’opinion publique mondiale commence à s’inquiéter de l’impact des retombées radioactives des explosions sur la pollution de l’atmosphère et prend conscience que la multiplication des expériences pouvait constituer un danger réel pour la population. D’ailleurs, avec le recul, on peut vérifier combien il était urgent à cette époque d’intervenir (voir graphique). Le monde politique finit par admettre que la solution doit être recherchée dans le désarmement contrôlé et, après de multiples rencontres entre chefs d’états, une conférence d’experts est convoquée à Genève en juillet 1958.

La conférence de Genève de 1958 sur le désarmement.

Yves Rocard à Genève pendant la Conférence sur la détection des explosions nucléaires

La France, bien qu’elle ne maîtrise pas encore l’arme nucléaire, est invitée et c’est Yves Rocard scientifique reconnu et membre du Comité à  l’Énergie Atomique qui la représente. Les experts de tous les pays concernés aboutissent en aout 1958 à un accord sur la nécessité au préalable de se doter d’une capacité à détecter tous les essais nucléaires de forte puissance réalisés sur la planète. Pour exercer une surveillance efficace, il faut installer sur différents points du globe 180 postes de contrôle terrestres et 10 maritimes. C’est dans ce contexte international que des réseaux de stations seront installés et, en France plus particulièrement, par Yves Rocard dont celle de Lorgues en 1961, les informations recueillies étant rassemblées au centre de contrôle du CEA situé  à Bruyères-le-Chatel. Rappelons ici que cette conférence des experts Genève aboutira à un moratoire fragile, avec l’arrêt provisoire dès 1958 des essais réalisés par les États Unis, l’U.R.S.S. et le Royaume Uni puis par la signature du traité de Moscou en 1963 par lequel les 3 puissances s’engagent à ne plus  faire d’essais dans l’atmosphère, l’espace extra atmosphérique et sous l’eau.

L’année 1958 est marquée en France par le retour du général De Gaulle au pouvoir qui, soucieux de retrouver sa liberté d’action, retirera la France des négociations de Genève à partir de Septembre 1958. Notre pays fera ses premiers essais nucléaires dans l’atmosphère dès 1960 en Algérie et devra donc faire face à une opinion publique mondiale très hostile.

Évolution du taux de la radioactivité dans l’atmosphère mesurée dans un laboratoire de Belgique
Le césium-137 (CS-137)est la principale source de contamination de la chaîne alimentaire due aux essais nucléaires et à l’accident de Tchernobyl
Cette courbe montre à postériori combien il était urgent de cesser les essais aériens dès 1965

Yves Rocard et les essais nucléaires 

Yves Rocard et ses équipes assistent le plus souvent sur place aux essais français et réalisent de multiples  expériences pour bien maîtriser les différents paramètres de la bombe, de sa puissance en particulier. Lors de la première explosion, il montrera son coté  » Savant Cosinus »: en perçant avec un clou une porte en bois, il obtiendra par projection une magnifique image de la boule de feu et en mesurant le diamètre de l’image en déduira une valeur assez précise de la puissance de l’explosion.

Heureusement, les stations du Midi et de Lorgues n’ont pas eu a détecter d’explosion nucléaire produite sur le continent européen néanmoins elles ont détecté de nombreuses explosions dont celles effectuées par la France dans le sud de l’Algérie, et ont donc bien exercé leur mission de contrôle. En 1966, la base des essais nucléaires français est transférée en  Polynésie à Mururoa. Dès les premiers essais effectués à Mururoa, Y Rocard constate que les ondes sismiques consécutives aux explosions souterraines sont détectées dans le Midi avec une amplitude très  supérieure à celle obtenue à partir des explosions en Algérie alors qu’elles ont eu lieu aux antipodes. Après analyse scientifique, il en déduit que les ondes qui pénètrent dans les profondeurs de la terre ressortent à la surface après avoir heurté le noyau terrestre avec un angle de 140°. Il entrevoit ainsi une possibilité de retombée scientifique de ces essais: une meilleure connaissance de la constitution interne de la terre. Il écrira: « l’enthousiasme que je manifestais pour cette affaire ne fut que plus ou moins suivi, les bombes atomiques y perdirent une occasion d’être utiles à la Science » En 1984, on retrouvera ce même enthousiasme lorsque son fils Michel Rocard (alors ministre) lui rendant visite dans sa résidence des Arcs trouve son père affairé avec quelques collaborateurs. En effet, une campagne d’essais est en cours à Mururoa. Michel Rocard écrit à ce propos: « mon père est lancé dans des travaux importants sur la détermination de la composition du globe terrestre… » Yves Rocard avait alors près de 80 ans et était en retraite depuis plus  de 10 ans.

Cartographie des essais nucléaires effectués dans le monde
Essais nucléaires aériens et souterrains réalisés sur la planète

La disparition des sous marins « La Minerve » et « L’Eurydice » 

Sous marin l’Eurydice

En janvier 1968 un sous-marin français la Minerve disparaît au large de Toulon. Étudié pour naviguer jusqu’à 300 m de profondeur, en coulant, il implose vers 500 mètres, ce qui équivaut à une puissante explosion.  sur les quais de La Ciotat des enfants observent une vague de fond plus forte que les autres et, à la même  heure, les sismographes détectent une anomalie. Le Professeur Rocard propose alors d’aider la marine à retrouver la Minerve à partir d’une analyse fine de ses enregistrements mais sa proposition sera négligée et la Minerve ne sera pas retrouvée. Le 4 Mars 1970, le sous-marin l’Eurydice disparait à son tour au large de St Tropez dans des conditions  similaires. Les sismographes détectent l’implosion et les équipes du Professeur Rocard sont  chargées de localiser l’épave. Sur proposition  de ce dernier, une campagne d’essais en mer  est lancée. Il s’agit de faire exploser des grenades de forte puissance en mer à des  endroits bien précis. Ces essais permettront  de déterminer avec précision la vitesse de  propagation. La comparaison avec les informations recueillies le 4 Mars 1970 permettront à Y Rocard de définir une zone de prospection limitée a un quadrilatère de 300 m  par 500 m. L’épave de |’Eurydice sera ainsi repérée.

Zone de détection de l’implosion de l’Eurydice réalisée par les stations sismiques du CEA.

Vers la maîtrise des armements et l’évolution de la station de Lorgues.

A partir de 1963, les trois puissances  nucléaires s’efforcent d’établir un climat de  détente. En 1968, est signé le « traité de  non prolifération nucléaire » par la quasi-totalité des états du globe. En 1971 et 1979,  les USA et l’Union Soviétique s’engagent à la « limitation des armements stratégiques ».  A Lorgues, le Professeur Rocard met de l’ordre dans ses relations avec le CEA: les propriétés de la Cabrière et des Maneous sont  revendues en 1976 à des personnes privées.  Seul le sismographe est modernisé, il est automatisé puis relié par satellite au site national du CEA à Bruyères-le-Chatel.

Et aujourd’hui ?

Comment est exploitée la station sismique de Lorgues et le réseau associé ?

L’insatiable curiosité du Professeur Rocard a-t-elle laissé des traces?

François LENGLET

Article paru dans le journal « Vivre à Lorgues N°118 » de Décembre 2013

CEA : Commissariat à l’Énergie Atomique.

Références :

– « L’interdiction partielle des essais nucléaires » de Georges Fischer /Persée Annuaire de droit international.

-« Mémoires sans concessions » de Yves Rocard /Grasset

-« Si ça vous amuse » de Michel Rocard /Flammarion

-« Tchernobyl, un nuage passe »de Bernard Lerouge /Questions Contemporaines

2009 

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