Troisvilles en Cambrésis à l’aube du XXe siècle (2)

Mon père François Lenglet est né en 1906 à Bertry et ma mère Gisèle Toussaint est née en 1912 à Troisvilles, ces deux villages sont situés dans le Nord, dans le Cambrésis à 3km l’un de l’autre.

En rassemblant les souvenirs personnels et témoignages de la famille nous pouvons suivre l’évolution de ces villages du nord de la France et de notre famille de la fin du XIXe siècle et à travers le XXe siècle.

Troisvilles hier et aujourd’hui

Troisvilles en Cambrésis en 1900:

En 1900, Troisvilles est un village de 1600  habitants situé à 6 kilomètres du Cateau. L’origine de ce nom vient du fait que le village regroupe le long d’une seule route trois foyers communaux distincts : aux extrémités les anciennes seigneuries du Fayt et de la Sotière reliées par un ancien terrain marécageux que nos ancêtres avaient aménagé pour établir une grande ferme « Le Villers » devenu le centre du village.

Troisvilles est presque entièrement agricole; on y cultive bien et, chaque année, le territoire se couvre d’abondantes et riches moissons. En hiver, en traversant les rues du village, on entend partout le cliquetis des métiers et le rapide mouvement des navettes. En effet, les ouvriers et les paysans qui n’ont pas d’ouvrage dans les fermes ou sur les champs, s’occupent à tisser des riches étoffes, en lin, coton, soie ou velours. Deux ateliers emploient des jeunes filles à tricoter à la machine. Quelques particuliers fabriquent le tulle; d’autres ont des métiers à broder.

cense du Nord de la France

La commune exploite 770 hectares de terres labourables et de pâtures où on cultive le blé, le seigle, l’orge, l’avoine, le colza, le houblon, le lin et chaque maison à son propre jardin, la surface totale des jardins représente  27 hectares. On compte à Troisvilles 67 fermes, 4 brasseries, 6 boulangeries, 2 boucheries, 11 épiceries, 49 cabarets. Ces éléments précisés dans une Monographie de Troisvilles écrite en 1902 par l’Abbé Gustave  Momal donnent une idée du mode de vie à cette époque: une commune rurale vivant en quasi autarcie.

Le monde rural :

Après la révolution, la vente des « biens nationaux dont les biens d’origine ecclésiastique » a été très favorable au monde paysan qui a pu facilement racheter des terres.  La population est active et laborieuse. Avec ses 67 fermes, l’activité agricole de Troisvilles est fortement morcelée et cette donnée recouvre en fait une grande diversité. Quelques fermes disposent chacune de plus de 40 hectares et possèdent à elles seules plus de 40% des surfaces cultivables du village.

Le labour en 1900

Ces fermes sont bien reconnaissables par leur architecture spécifique : on les dénomme des « censes » qui sont confiées à des censiers (1).    L’habitation, les écuries, les étables et les granges sont réparties autour d’une cour, l’accès en est fermé par un porche monumental et pour afficher la puissance, un pigeonnier est installé le plus souvent près du porche. Ce pigeonnier rappelle que ces censes étaient avant la révolution la propriété d’un seigneur ou de l’église et seul le propriétaire avait l’exclusivité de l’élevage des pigeons. A la fin du XIXe siècle, les censes pilotées par des fermiers chevronnés, commencent une phase de modernisation avec les lourdes charrues, les herses et faucheuses tractées par de puissants attelages de chevaux ainsi qu’avec les premières utilisations d’engrais chimiques qui vont assurer un meilleur rendement. Les autres fermes recouvrent une grande multiplicité d’exploitations qui ne dépassent jamais 10 hectares.

A noter surtout que 50% des paysans exploitent chacun moins de un hectare. Ces paysans modestes ne disposent que d’une maison basse, certaines encore en torchis et toit de chaume, à une ou deux pièces.

Maison de mulquinier

Ces maisons sont curieusement construites en longueur perpendiculairement à la rue principale avec une cour qui est utilisée pour l’élevage des porcs et de la volaille. Le jardin ou plutôt courtil est placé dans le prolongement de la maison. Ces paysans sont appelés manouvriers , ils exploitent intensément le courtil et 2 ou 3 lopins de terre qui fournissent exclusivement la base alimentaire de la famille. La majorité de leurs travaux s’effectue à la main, au louchet ou la houe. En 1900, ils commencent à peine à disposer d’un cheval et d’une charrue.

Pour assurer un modeste revenu, ces micro-exploitants sont obligés de compléter leur activité en étant occasionnellement journaliers dans les « censes » et surtout en menant une activité de tissage essentiellement à la main.

 Enfin, le village fabrique sa propre bière, son pain, sa viande, son lait, son beurre. Le nombre de cabarets : 49 parait étonnant et laisse penser que les Troisvillois sont adeptes de l’alcool  mais en fait ce chiffre est à l’époque similaire dans tous les villages de France. En fait, le cabaret est le seul endroit où l’on peut boire et manger mais surtout un lieu de convivialité et d’échange d’informations car les maisons ne sont pas confortables et encombrées par les machines à tisser, quand l’occupant ne fait pas salle commune avec les vaches. L’été, les hommes jouent au billon, aux fléchettes ou à l’arc. L’hiver c’est le jeu de cartes qui les distrait, surtout le piquet.

Le textile :

Mulquinier

Dans toute la région, les tisseurs spécialisés dans le tissage du lin que l’on  appelait mulquiniers, sont réputés depuis le Moyen-âge pour leur savoir faire dans la fabrication des étoffes et pour la finesse de leur toile de lin : la batiste. On a ainsi compté au temps de la révolution jusqu’à 13 000 métiers à tisser dans les vallées de la Selle, l’Erclin et l’Ecaillon. Pratiquement chaque maison a son métier à tisser.

   Mais avec la révolution et l’arrivée du coton, le lin est en crise. A partir de 1830, les tisseurs vont devoir se diversifier vers la laine, le coton et le tulle, c’est-à-dire le motif qui sert de base à la dentelle.

Troisvilles placé dans cette mouvance des métiers du textile va connaître plusieurs périodes spécifiques au cours du  XIXe siècle.

Centre de production de batistes

Tout d’abord au début du XIXe siècle une période de prospérité et de gloire avec l’implantation à Troisvilles, au château de la Sotière par Monsieur Jourdan venu de Lyon d’une usine à tisser la ‘ haute nouveauté’ : ces étoffes précieuses destinées à l’habillement et aux maisons de mode. Cette usine sera complétée par une teinturerie pour imprimer les étoffes. Cette usine emploiera jusqu’à 200 ouvriers et permettra à Troisvilles d’atteindre une population de  plus de 2000 habitants dans les années 1860. Malheureusement au milieu du siècle, Mr Jourdan, victime des malversations d’un contre maître infidèle fera faillite et les repreneurs déplaceront l’usine  à Cambrai.A cet épisode douloureux, viendra s’ajouter une évolution profonde des métiers du textile avec la construction d’usines modernes et mécanisées. A partir de 1824, l’activité textile va basculer progressivement d’un travail manuel, dispersé dans les campagnes, à une activité mécanisée en usine. C’est en particulier la famille Seydoux, famille protestante venant de Suisse, qui va assurer ce basculement dans la ville du Cateau (6 km de Troisvilles). Ils vont y établir des usines réalisant l’ensemble du processus de transformation de la laine : lavage, peignage, filage et tissage. Pour réussir ce changement, les Seydoux savent qu’il faut utiliser les compétences des tisseurs de la région et surtout savoir les mobiliser, ils vont montrer jusqu’au milieu du XXe siècle vis-à-vis de leurs employés une philanthropie éclairée et un véritable paternalisme patronal.

Le Cateau Usines Seydoux

En 1906  Ernest Seydoux s’exprimait ainsi: « l’entreprise tend à réaliser la collaboration continue, la confiance réciproque, l’union intime qui met la main calleuse de l’ouvrier dans la main sympathique du patron ». Les Seydoux garderont le souci de maintenir l’emploi des tisseurs à façon du monde rural, vantant la qualité de leur tissus : « le meilleur de tous les peignages mécaniques ne vaut pas le bon peignage à la main ».

Parfaitement intégré dans cette stratégie, Troisvilles va donc connaître une nouvelle vague d’émigration vers la ville mais aussi le maintien d’une activité textile artisanale. Ainsi quand les Seydoux fortement intégrés au Cateau et sa région seront candidats aux élections législatives, ils obtiendront le support inconditionnel de la municipalité de  Troisvilles. Lors des élections du 28 juillet 1895, la municipalité émet un tract ainsi rédigé: « Non seulement un mot de M. Seydoux nous ouvre toutes les portes, mais ce que nous nous plaisons à signaler, ce sont les dons particuliers qu’un grand nombre d’habitants de notre commune ont reçus de sa main généreuse et souvent avec quelques bonnes paroles d’encouragement ». 

Conversation de cabaret :

En 1869, le débat entre le tissage à la main exercé à domicile par des artisans et le tissage mécanique symbolisé par les usines comme celles de la famille Seydoux au Cateau fait rage. M. Seydoux patron de l’usine vit au Cateau, mène une politique paternaliste vis-à-vis de ses ouvriers et est candidat à la députation. Un de ces artisans qui observe la lente disparition de son activité et qui tente de se faire entendre lors des échéances électorales rapporta en ces termes cette conversation de cabaret: « Le deux de ce mois (…) j’étais dans le cabaret tenu par le né Leroye Charles Henry (…) s’y trouvaient aussi le sieur Agache qui a commencé à parler d’élections disant que l’on devait voter pour M. Come, non pas pour M. Seydoux, député, que celui-ci méritait qu’on le traîne par les cheveux, qu’on devrait l’exiler, qu’il volait les tisseurs, que c’était une canaille et un voleur et qu’il faudrait abolir les métiers mécaniques (…) Je lui ai répondu qu’il ne fallait pas confondre M. Seydoux de Paris avec M. Seydoux du Cateau, attendu que M. Seydoux de Paris n’avait aucun métier mécanique »

Pendant que la ville du Cateau se consacre à l’industrialisation du processus de transformation de la laine, Caudry (7 km de Troisvilles) et sa région essaient  dès 1833 de  monopoliser en France  la fabrication du tulle uni de coton et de la dentelle.

1833 Carte Fabrication du tulle

Cependant, après des débuts prometteurs, la tullerie caudrésienne se trouve dans une situation fort délicate en raison de la concurrence anglaise (ville de Nottingham en particulier), d’un certain retard technologique (la première machine à vapeur n’arrive qu’en 1852), des difficultés d’importation du coton venant d’Amérique (guerre de sécession) et d’une fabrication encore très artisanale. Le plus souvent ce sont d’anciens ouvriers qui se lancent dans la fabrication du tulle. A force d’économies, ils se sont rendus acquéreurs de deux ou trois métiers en y employant la quasi-totalité du patrimoine familial.

A propos de cette crise, voici ce qu’écrit le maire de Caudry Adolphe Prioux en 1843 au préfet: » Nos pauvres fabricants ruinés, au nom de leurs pauvres ouvriers sans pain, vous adressent leur plainte et leur déclamation, persuadés que vous ne refuserez pas de faire monter leurs cris de détresse et d’appuyer cette pétition qui est vraiment le dernier souffle de vie d’une industrie prête à s’éteindre ».

La crise en vérité ne fut conjurée qu’à la fin des années 1870, lorsque la mise au point du métier à  plisser et de la dentelle mécanique, divulgués lors de l’Exposition de Paris en 1878 permit de répondre à un réel engouement de la clientèle européenne pour la dentelle.

Le tulle en 1900

Caudry et sa région vont participer au “boom” de la dentelle mécanique et vont se spécialiser dans  l’habillement féminin.

La religion :

La religion catholique est omni présente à Troisvilles. « Au milieu de leurs épreuves: les horreurs de la guerre, les incursions et invasions de l’ennemi, les rigueurs de la pauvreté, les anciens n’ont jamais perdu la foi, ni la confiance en Dieu », ainsi s’exprimait le prêtre Gustave Momal en 1900.

Église de Troisvilles en 1900

A Troisvilles, le prêtre est toujours considéré comme un homme sage et éclairé à qui on peut demander conseil. Troisvilles porte une grande dévotion à la Vierge Marie sous le titre de Notre Dame de Tongre. En effet, en 1616, la peste sévit à Troisvilles, elle a déjà éliminé la moitié de la population quand un groupe d’habitants se rend en pèlerinage à Tongre (région de Tournai) , sanctuaire vénéré depuis le XIIIe siècle par les croyants. Le groupe ramène une statue bénie de la sainte vierge et dès son arrivée, la peste cesse. Désormais le village sera épargné de tout fléau.

L’église a souffert de la révolution et est reconstruite en 1885.

Choeur de l’église ,Notre Dame de Tongre à gauche

Cette année là, le Conseil de Fabrique(2), obtient l’accord de l’archevêché pour que Notre Dame de Tongre devienne titulaire de l’église. Désormais Troisvilles est protégée par deux saints : Saint Martin, patron de la paroisse et Notre Dame de Tongre, titulaire de l’église. Enfin, même si la révolution a définitivement supprimé les privilèges, le pouvoir temporel de l’église est encore dans les mémoires à l’aube du XXe siècle. L’église avait perçu pendant des siècles le droit de dîmes, c’est-à-dire que les paysans donnaient à l’église dix pour cent de leur récolte. A Troisvilles, c’était la toute puissante Abbaye de Saint Aubert de Cambrai qui recevait les dîmes. Enfin, la cure de Troisvilles possédait non loin de l’église  près de 90 mencaudées (3)(soit 40 hectares) qu’elle faisait gérer par des cultivateurs. Cette église riche est toujours fortement vénérée au début du XXe siècle.

C’est dans ce village que vivaient nos grands parents et où va naître ma mère en 1912. Bientôt arrivera la première guerre mondiale. Le village , comme notre famille, seront profondément meurtris par cette guerre dès septembre 1914.

ANNEXE: Souvenir d’un de mes ancêtres qui fût maire de Troisvilles

Pierre tombale de l’ancien cimetière de Troisvilles :

Aujourd’hui à moi Demain à vous

En attendant la résurrection générale

 » Icy reposent les corps du sieur Simon Oblin

En son vivant fermier de la ferme de St Aubert de Troisvilles

Et Lieutenant Mayeur dudit lieu lequel

après avoir mené une vie très exemplaire et très chrétienne

est décédé le neuf de May mil sept cens cinquante six âgé de quatre-vingts ans

et de demoiselle Marie Claire de la porte sa femme

décédée le 21 aoust 1770 âgée de 80 ans »

Requiescant in pace

François Marie  Lenglet     06/2018

Remarques:

(1) censier [prononciation cinsier] : En droit féodal, le censier payait le cens au seigneur censier propriétaire du terrain. Aujourd’hui, ce terme (« cinsier » en picard) s’emploie dans le sens de cultivateur, d’exploitant agricole, même lorsque celui-ci est propriétaire des terres cultivées.

(2) Le Conseil de Fabrique au sein d’une communauté paroissiale catholique , désigne un ensemble de « décideurs » nommés pour assurer la gestion des fonds et revenus nécessaires à la construction et l’entretien de l’église

(3) La mencaudée : mesure ancienne de surface qui vaut 45 ares ou 0,45 hectare

Sources : Monographie Communale et Paroissiale de Troisvilles-Abbé G Momal-1903

Monographie Communale de Troisvilles-C Farez Instituteur-1900

Monographie du Cateau-Charlon Emile-Directeur d’Ecole-1899

https://www.cairn.info/revue-du-nord :

L’histoire rurale de la France du Nord…-Revue du Nord 2008/2-JP Jessenne ;D Rosselle

Deux filières textiles en Flandres…-Revue du Nord 2008/2-M Kasdi _F Guesquier

Professionnels du textile : se construire une conscience fière-Françoise Lafaye- Bertry

La famille Seydoux-Christiane Bouvart-2005.

Adaptations, mutations et survivances dans le textile du Cambrésis…. Philippe Guignet _ Persée _ Revue du Nord 1979

2 commentaires sur “Troisvilles en Cambrésis à l’aube du XXe siècle (2)

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