Lorgues au temps de la guerre froide

Août 1945, deux bombes nucléaires tombent à trois jours d’intervalles sur Hiroshima et Nagasaki tuant en quelques minutes 250 000 Japonais. Par cette action, les Américains démontrent leur suprématie militaire, contraignent les Japonais à la capitulation immédiate et mettent ainsi fin à la seconde guerre mondiale sur le front asiatique. Cet évènement marque également le début d’une période de 45 années : la «  guerre froide » caractérisée par la course aux armements nucléaires et à l’équilibre de la terreur entre deux blocs de pays aux idéologies opposées: d’une part les États Unis et les pays capitalistes, de l’autre l’Empire Soviétique et les pays frères, fidèles au régime communiste .

En France, dès le mois d’octobre 1945, le Général de Gaulle prend conscience du fait que la maîtrise de l’énergie nucléaire assure l’indépendance politique et décide la création du Commissariat à l’Énergie Atomique (CEA) qui sera chargé du développement des applications nucléaires aussi bien civiles que militaires. Plus tard, De Gaulle dira même secrètement à ses proches « j’ai créé le CEA… d’abord pour fabriquer la bombe »

Le Professeur Yves Rocard et le Commissariat à l’Énergie Atomique.

Y. Rocard / Genève/ 1958

Yves Rocard (père de Michel Rocard) est en 1945 un scientifique reconnu, ayant un passé de résistant en particulier au service de la marine. A la fin de la guerre, il est chargé d’analyser les travaux des scientifiques allemands et de relancer le secteur de la recherche en France . Ses compétences en radioastronomie, les informations diffusées par les scientifiques américains suite à l’explosion d’ Hiroshima lui permettent de faire un parallèle entre le fonctionnement du soleil et la bombe thermonucléaire. Il est alors considéré, à son propre étonnement, comme un expert dans le domaine de la bombe atomique. C’est ainsi que bien que restant Directeur du Laboratoire de Physique et professeur à l’École Normale Supérieure, il devient membre du Comité à l’Énergie Atomique  en 1951.

La multiplication des explosions nucléaires et le problème de leur détection.

L’Union Soviétique en Août 1949 fait exploser sa première bombe A. La première bombe H Américaine explose en Octobre 1952 suivie par la première bombe H Soviétique en Août 1953. Chaque puissance essaie de montrer sa suprématie et cultive le plus grand secret sur ses travaux et ses essais. La course aux armements et l’équilibre de la terreur sont devenus une réalité. Yves Rocard en support du CEA est chargé du développement et de l’installation des dispositifs qui permettront de localiser et de caractériser les explosions nucléaires. A cette époque, les essais nucléaires sont aériens, la détection à distance se fait en mesurant les perturbations acoustiques générées dans l’atmosphère. Yves Rocard et ses équipes développent un appareil proche du baromètre: le « micro barographe » capable de détecter les infrasons basse fréquence diffusés dans l’atmosphère lors de l’explosion. Ainsi en 1955, le micro barographe prototype en cours de mise au point à Paris détecte une explosion américaine sur les iles Bikini, pourtant situées de l’autre côté de la terre. Un premier réseau de micro barographes est installé en France et désormais tous les essais de bombes atomiques aériennes et de forte puissance seront détectés quelque soit le lieu de l’explosion dans le monde. A partir de 1957, les Américains commencent à procéder à des essais nucléaires souterrains, il faut alors détecter l’onde sismique provoquée par l’explosion, le « sismographe » s’impose. Mais, les sismographes disponibles se révèlent insuffisamment sensibles. En outre, ils sont souvent installés dans des zones perturbées par l’activité humaine et ne détectent pas les explosions nucléaires lointaines. A la différence d’un séisme naturel, l’explosion nucléaire constitue une source sismique ponctuelle dans l’espace souterrain et dans le temps.

Sismographe horizontal Rocard

L’équipe de l’École Normale supérieure partant d’un sismographe conventionnel, développe un nouvel appareil intégrant de l’électronique : plus petit, « de la taille d’un dictionnaire Larousse », il est particulièrement sensible et facile à transporter.

Pour localiser le lieu de l’explosion, le Professeur Rocard se fixe un objectif très ambitieux : il veut connaître le point d’origine de façon précise, même si il est très éloigné, et essayer d’évaluer la puissance de la bombe. Enfin, pour permettre une intervention rapide et efficace limitant le nombre de victimes, la détection doit se faire en un temps très court. D’où la complexité du dispositif : les explosions distantes de 300 km environ, seront détectées par trois stations placées aux trois sommets d’un triangle de 50 km de côté : l’analyse de la différence des temps d’arrivée de l’onde de propagation dans les trois stations permet par triangulation de localiser la source. Enfin pour localiser les explosions lointaines et assurer une bonne couverture en France, il faudra équiper chaque grande région française d’un triangle de stations .

L’implantation de stations de détection en France.

L’année 1956 est marquée par le fiasco de l’expédition de Suez en Égypte; la France et le Royaume Uni sont contraints de laisser le Canal de Suez dans les mains du Colonel Nasser sous la pression des Américains et des Russes, ces derniers allant jusqu’à menacer la France de la bombarder avec l’arme atomique. Vexé et soucieux de retrouver son autonomie d’action, le gouvernement français (Pierre Mendès France) décide d’accélérer le développement de la bombe atomique et d’équiper le territoire français d’un réseau de stations de détection.

Stations de détection d’explosions nucléaires du Var

C’est ainsi que, à partir de 1960, le Professeur Rocard est chargé d’équiper la France de stations en  appliquant le principe des triangles. Il se met donc à la recherche d’emplacements adaptés : ce sont de préférence des endroits discrets et peu perturbés par les activités humaines, sur des terrains particulièrement stables(socle granitique si possible). La Normandie, le Morvan sont équipés dans un premier temps, puis le Midi et les Vosges.

La station de détection de Lorgues.

Station Sismique de Lorgues près de la Cabrière/Ch. de Ste Anne

En Juin 1961, une mystérieuse société MANADOMAINE  achète à Lorgues le               «  Domaine du pavillon de la Cabrière et des Maneous ». En fait, le Professeur Rocard vient d’acheter avec ses propres ressources et en toute discrétion un des sommets de son triangle de détection des bombes dans le Midi. Un micro barographe est installé près du pavillon de la Cabrière, la détection des signaux acoustiques étant assurée par l’intermédiaire d’un réseau de tuyaux d’une centaine de mètres enfouis autour du bâtiment. Ce dispositif permet de réduire le bruit de fond et les effets parasites des vents tourbillonnants. Un sismographe est implanté dans une galerie à 200 m du pavillon, celle-ci permettant de limiter l’effet parasite du bruit de fond de surface.

Station sismique Lorgues : panneau principal

Pour compléter le triangle du Midi, des stations équivalentes sont réalisées à St Paul en Forêt et à La Mourre, près de La Garde Freinet. Un récepteur-émetteur radio permettant de collecter l’ensemble des données des trois stations et de les transmettre vers la Cabrière est monté au point le plus élevé de Lorgues : Le Collet du Mouton (347 m). Pour contrôler ces équipements, Yves Rocard installe dans le pavillon de la Cabrière un ami de longue date : Marcel Pioud, un radio militaire qui avait été parachuté sur l’arrière-pays niçois à la veille du débarquement de Provence en 1944 pour assister Y Rocard dans l’installation d’une liaison radio clandestine entre la Corse libérée et le continent.                                  Désormais, Y.Rocard viendra régulièrement à Lorgues où il s’installera dans une des bastides des Maneous.

L’histoire de la station de détection de Lorgues.

Ces installations resteront en service jusqu’en 1976, année au cours de laquelle le sismographe sera modernisé et le pavillon de la Cabrière ainsi que Les Maneous seront revendus à usage d’habitation.

On peut se demander a posteriori a quoi a servi  et sert encore cette installation : nous le verrons dans un prochain article

François Lenglet 

Référence :

¤ «  Le Mal Français ›› d’Alain Peyrefitte, Plon             ¤ « Mémoires sans concessions » de Yves Rocard , Grasset       ¤« Si ça vous amuse » de Michel Rocard, Flammarion ¤Nombreux sites Internet et témoignages de Lorguais ayant collaboré avec Y Rocard

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