Nos ancêtres « Lenglet» dans la région du Cambrésis au XVIIIe siècle. Les excès de la monarchie, de l’église conduisent à la révolution.(4)

Nous voici en 1715, Louis XIV vient de mourir et la guerre de succession d’Espagne se termine et le Cambrésis, désormais intégré au Royaume de France va retrouver la paix .

Par contre quelques  traces de nos ancêtres vont nous montrer qu’après avoir subi la guerre, ils vont subir les excès aussi bien de la monarchie française que de l’église et vont finalement adhérer aux idées qui vont entrainer le pays vers la révolution. En particulier, ils n’échapperont pas à la pression fiscale que la monarchie va leur imposer tout le long du siècle pour financer les guerres : la guerre de succession d’Autriche puis la guerre de sept ans.

Les excès de la monarchie : la pression fiscale

L’hydre fiscale : la capitation et le vingtième.

Ces nouveaux impôts, supposés provisoires,  seront créés pour faire face aux dépenses militaires.

L’Hydre Fiscal

La capitation est instaurée en 1694 sous le règne du roi Louis XIV. Cet impôt personnel frappait tous les citoyens du royaume et était donc censé toucher les trois ordres: le clergé, la noblesse et le tiers état.

Elle se calculait comme l’impôt traditionnel, la taille : chaque chef de famille se trouvait taxé pour son feu, pour la quantité de terre qu’il occupait et pour les bestiaux qu’il élevait. Elle était évaluée par les collecteurs d’après l’aisance extérieure ou présumée du contribuable

Le vingtième, ainsi appelé parce qu’il représentait le vingtième du revenu, était un impôt établi sur tous les types de revenus et atteignait par conséquent tout le monde. Il apparu en mai 1749. Puis une déclaration du 7 juillet 1756 y ajouta un second vingtième et celle du mois de février 1760 un troisième, retranché en 1764, rétabli en 1783 et enfin supprimé en 1786. Bref, ce type de gestion ne pouvait que créer de vives contestations.

Revenons à la capitation : cet impôt provisoire devint rapidement de fait définitif et fut même augmenté en 1705 puis en 1747, il se révéla très inégalement réparti.

Cet impôt était perçu par le collecteur, une personne désignée dans le village par les receveurs généraux des finances, qui le contraignaient à payer certaines contributions s’il ne parvenait pas lui-même à les faire acquitter par les redevables. Il s’établissait d’ailleurs naturellement, entre les contribuables et le collecteur une sorte de guerre qui aboutissait souvent à la ruine de ce dernier.

Initialement imposée aux trois ordres, la capitation devint rapidement un supplément qui ne frappait pratiquement que ceux qui payaient déjà la taille. Le clergé racheta sa contribution à la capitation à titre définitif en1710 moyennant une somme de 24 millions. La noblesse obtenait le plus souvent des décharges ou des réductions et les collecteurs ne mettaient pas beaucoup d’énergie pour recouvrer leurs cotes. Dans un système ainsi biaisé, la capitation devint l’objet de nombreuses contestations.

Voici comment la contestation de la capitation fut exprimée par certains habitants de Troisvilles en 1778… puis réprimée.

Lettre du 20 Mars 1778

« A nos Seigneurs, nos Desputés ordinaires des Etats du Comté de Cambray et de Cambrésis. « Les lieutenants, lieutenants-mayeur et échevins de la terre et seigneurie de Troisvilles, en Cambrésis, joint à eux les collecteurs, ont l’honneur de vous représenter très humblement, nos seigneurs, que les principaux  possesseurs…, refusent de payer la taxe de capitation qui leur est imposée…. puisque la capitation imposée en règle, doit se percevoir suivant les biens, facultés, état, enfin à la teste, à la beste, à la mencaudée et au beau visage…. Ils ont l’honneur de vous observer, nos seigneurs, que si les riches se refusent de payer, ils ne pourront satisfaire aux demandes auxquelles vous avez  crues les devoir imposer…. Si nos seigneurs n’ont la bonté d’y mettre ordre, les échevins préférerons de remercier plutôt que de blesser ou d’intéresser leurs consciences…. Si nos seigneurs n’ont la bonté d’y interposer leurs authorités, en ordonnant que la répartition pour la taxe de capitation soit faite à la teste, à la beste, à la mencaudée et au beau visage, suivant droit…pour qu’ils puissent les tirer du malheureux labirinte et de l’embarras où ils se trouvent plongés… »  « Implorants, etc. _ P J WATREMEZ, lieutenant. BAYARD – G. J. GAUVET.B. Joseph Devine Frédérique de LOFFRE, Denis Cardon, Pierre François Oblin »

Remarquons que l’expression « il faut que la répartition de la taxe de capitation soit faite à la teste, à la beste, à la mencaudée et au beau visage » est répétée plusieurs fois. Elle signifie que cette taxe devrait être  calculée en fonction de la composition de la famille, du nombre de bêtes élevées, de la surface cultivée et du « beau visage » c’est-à-dire de l’apparence extérieure de la fortune.

Réponse datée du 28 Mars 1778:  » les « refusans … sont invités à comparaître  samedy prochain… pour y déduire les motifs de leurs refus et être par Nous ordonné ce que de droit  Fait et ordonné en notre assemblée ordinaire, le 28 Mars 1778. Par ordonnance,      F. BOULENGER. »

A cette requête, se trouve joint le mémoire suivant:

« Observations à faire à Mrs les Députés ordinaires des Etats de Cambray et du Cambrésis contre la nouvelle requête présentée aux Etats par les lieutenants mayeurs et échevins de la seigneurie d’Euvillers  en Troisvilles concernant l’imposition de la capitation: cette requête, d’abord, contient deux ou trois faux  exposés. Elle fait paraitre comme si c’estoit l’usage dans Troisvilles d’assoir la capitation à la tette, à la bette,à la mencaudée, c’est ce qui est absolument faux, par ce que de tous temps immémorial elle a toujours été assise en cette paroisse au beau visage: cela est de notoriété publique

Dans un nota à la marge de cette requête, il est dit que :

« dans les échevinages des deux seigneuries en Troisvilles, ça été des fermiers qui formaient le principal et le plus grand nombre des gens de loys…. Il est clair comme le jour que le motif et le but que les échevins d’Euvillers ont eu en présentant cette requête, n’est que pour éluder et ne pas obéir à l’ordonnance et décisions de Messieurs les Desputés ordinaires du 26 d’Avril 1777, concernant la taxe des capitations des sieurs Oblin et Maronier. Il est encore apparent qu’ils veulent par cette requête obtenir de surcharger les fermiers pour donner qu’une très légère taxe aux autres ménagers, … En outre, il est bien connu que Messieurs les Députés ordinaires des Etats ont toujours jusqu’à présent laissé et même décidé que chaque paroisse, dans la manière de faire leurs impositions de la Capitation suivraient les anciens usages. De sorte réfléchissant sur cette requête ces échevins d’Euvillers veulent surprendre la religion de Messieurs les Députez ordinaires par les faux exposés qu’ils ont la témérité et l’impertinence d’y placer. Tous ce qui est contenu dans ces observations, je le certifie véritable ». A Troisvilles, ce trois d’avril 1778.«signé : De la Torre Butron, baron de Remy, Seigneur du Fayt. ››

Ce mémoire écrit par le dernier Seigneur du Fayt, représentant la noblesse aux Etats du Comté de Cambray nous montre l’état déplorable des relations entre la noblesse et le monde rural. Dans la manière de percevoir les impôts, la justice et l’équité n’était pas toujours gardées. Ainsi à Troisvilles, la capitation était de tout temps attribuée uniquement « au beau visage » (nous dirions aujourd’hui « à la tête du client »). Enfin, les fermiers étaient loin de représenter la majorité des gens de loys.

Le moulin banal :

Un autre impôt hérité du Moyen Age était fortement contesté: cet impôt était imposé par le Seigneur, propriétaire du moulin banal.

A partir d’un bail de 1751 et des témoignages transmis par Henri de Montigny, nous allons voir que régnait un vent de révolte à Clary du monde  paysan à l’encontre du seigneur de Walincourt, propriétaire d’un moulin banal et retrouver un Langlet meunier de profession

3 juillet 1751, Bail à Théodore Joseph Langlet  (Moulin de Clary)

«  Pardevant le notaire royal de la ville de Cambray  … comparut personnellement le Sr Hubert le Roy, licentié es loix intendant et chargé de la recette des terres et seigneurie de Walincourt, Clary lequel recognut d’avoir cejourd’huy baillié, octroyé et accordé à titre de bail à Théodor Joseph Langlet meusnier demeurant à Cattegnière icy présent … promettant tenir audit tiltre soub les charges et conditions cy-après tout le moulin de bois bannal dudit Clary avec le terrain et ce quy en dépend …, pour par luy en jouir et proficter le temps, terme et espace de neuf ans consécutif … en rendre et payer audit bailleur en sa ditte qualité le nombre et quantité de cent et soixante mencaux de bled de mouture tel que ledit moulin gagnera … payable de trois mois en trois mois…pendant… lesdits neuf ans durant, sera ledit preneur tenu et obligé de bien et deuement entretenir ledit moulin de touts manquements quy pouront y arriver …il  sera de plus tenu de descharger et acquitter ledit moulin de touttes tailles, gabelles, subsides et autres impositions quelconcques mises et à mettre sans diminution dudit rendage … l’instant est aussy personnellement comparu Raphael Langlet marchand de mouton demeurant à Haucourt Cambrésis, lequel de son bon gré s’est constitué caution pour touts les rendages et autres conditions repris au présent bail. Ce fut ainsy faict et passé audit Walincourt pardevant ledit notaire soussigné…

XIXe siècle Moulin LENGLET dit Moulin de la Louvière à Bertry

Ce bail évoque les nombreuses impositions à acquitter à l’époque: tailles,capitation gabelles, subsides et autres…parmi lesquelles, celle liée au « moulin banal » :    Depuis le moyen âge, le seigneur de Clary prétendant être le seul à avoir les moyens de faire bâtir les moulins à farine, les faisait construire à la seule condition que chaque paysan du village soit contraint à moudre son blé dans son moulin et lui laisse une quantité déterminée de farine. C’est ce que l’on appelait un moulin banal et c’est un moulin de ce type que Théodore Langlet venait de louer en 1751

Mais fit-il fortune en devenant meunier du moulin de Clary ?

Voici ce que raconte Henri de Montigny:

Le 5 juin 1753, un garde du seigneur, nommé Claude Leduc et le prévôt des gardes de Walincourt, Antoine Lelong saisissent un sac de farine que portait la fille Hennino de Clary car son blé n’a pas été moulu au moulin banal. La contrevenante fait d’abord résistance puis reconnaissant  l’inutilité de ses efforts, elle abandonne son sac et court  au village en criant « au secours, au secours, à l’aide « 

Les gardes demandent au meunier un cheval pour transporter à Walincourt le corps du délit, mais, tandis qu’ils quittent le village, ils entendent sonner le tocsin, comme si un incendie avait éclaté et, bientôt une multitude d’hommes et de femmes se précipitent hors de Clary, franchissant haies, fossés et clôtures pour couper la retraite aux deux gardes qui se voient vite rejoints et entourés.

Interrogés sur le motif qui les avait portés à saisir la farine de la jeune Hennino, les gardes répondirent que c’était pour se conformer aux ordres de Monsieur de la Woestine, seigneur du lieu. Les plus hardis protestataires répliquèrent qu’ils venaient au nom de la communauté de Clary, réclamer cette farine indûment saisie et, joignant l’action aux paroles, l’un d’eux tira le sac à bas du cheval ; d’autres s’en emparèrent, sans que les gardes y missent obstacle, s’estimant trop heureux de sortir vivants des mains de cette « foule furieuse ».

Cette révolte ne fut pas sans conséquences: bien que les gardes du seigneur soient sortis indemnes de l’incident, la communauté clarysienne sera condamnée à une amende de 1000 florins « pour assemblée tumultueuse».

La contestation de la communauté de Clary va se prolonger pendant 10 ans. Le  mayeur et les échevins de Clary vont mettre des années pour répartir puis faire payer cette somme importante.

Désirant mettre fin aux prétentions du  seigneur, la Communauté intenta un procès au Marquis devant son propre bailliage de Walincourt.

Après dix années de formalités et incidents de toute espèce, elle obtint enfin gain de cause. Le 26 novembre 1763 « les hommes de fief au conjurement de Monsieur le Bailli, faisaient droit, déclarèrent le moulin de Clary non banal, et les habitants libres de faire moudre leurs blés où ils jugeraient convenable et d’en faire ramener la farine chez eux ».

Quand à Théodor Joseph Langlet, on peut facilement imaginer qu’il souffrit de relations difficiles avec les paysans de Clary et eut du mal à faire fortune pendant ses neuf années de bail.

Le droit de péage ou vinage

Depuis 1363, le seigneur de Walincourt, Clary et Selvigny reçoit un droit de péage ou « vinage » : tout utilisateur des routes doit verser un droit au seigneur local qui en contrepartie est chargé de l’entretien des routes et des ponts.

En 1724, le roi Louis XV manifeste le souhait d’examiner les titres des propriétaires de droits de péages sur toute l’étendue du Royaume.

A l’époque, c’est Guillaume de Melun, Marquis de Risbourg, qui doit  justifier de ses droits sur les terres de Walincourt, Clary.

Les documents fournis furent jugés insuffisants et l’arrêt suivant fut rendu à Versailles le 20 septembre 1759:

« Le Roy étant en son Conseil, conformément à l’avis des sieurs Commissaires,… ordonne… : A compter de ce jour, le Sieur de Risbourg sera tenu de rapporter les pancartes suivant lesquelles étaient perçus avant 1569 : les droits de vinage ou péages à Walincourt, Clary et Selvigny ; celles suivant lesquelles les droits sont actuellement perçus… Et cet arrêt est complété par une interdiction … « Sa Majesté fait expresses inhibitions et défenses au Sieur de Rizbourg de percevoir aucun droit de péage, sous quelque dénomination que ce soit, sur les bleds, grains, farines et légumes verds ou secs passants par les lieux de Walincourt, Clary et Selvigny. Sommé de prouver l’authenticité de ses droits et ne trouvant pas dans les archives du Château de Walincourt d’autres preuves, le Marquis de la Woestine qui a succédé au Marquis de Risbourgfait établir le 21 décembre 1759 un certificat par le Mayeur et les Échevins de Walincourt. Ces derniers attestent que « ….les seigneurs de Walincourt ont toujours perçu…le droit de vinage de la façon qu’il se perçoit actuellement sur tous les chariots et charrettes de passage, chargés de différentes marchandises: – un chariot chargé de bois  1 patard – un chariot chargé de vin  8 patards – un chariot chargé de meules à moudre   8 patards – tous autres chariots chargés de marchandises telles que drap, toiles, étoffes…8 patards…. Les témoins confirment : qu’ils n’ont  jamais ouï dire que la perception dudit droit ait,  en aucun temps, été contredite ni altérée… ».

En Juin 1762, lassé sans doute de la lenteur de l’administration royale, François Maximilien de la Woestine fait à nouveau écrire au Roi par son avocat. Il « remontre » au Roi que…les seigneurs de Walincourt se sont toujours faits une loi d’entretenir à leurs frais les chemins qui conduisent aux villes voisines (Cambrai, Le Catelet, Guise, Le Cateau et Saint-Quentin) et les chemins de traverse. En 1760, le Marquis de la Woestine a fait construire trois grands ponts de briques pour l’écoulement des eaux sur le principal chemin qui conduit de la ville de Cambrai à Bohain et à Guise  et il conclut : »L’entretien des chemins est considéré comme la condition sacrée sous laquelle il possède le péage …Les particuliers tirent profit de ces chemins bien entretenus, pour leur commerce; et Sa Majesté même, pour le transport des fers de fonte que l’on tire des fourneaux… » 

La décision favorable au Seigneur de la Woestine est prise le 9 mars 1772 à Versailles. Mais le tarif du péage est simplifié:

 » Le Roi étant en son Conseil…a maintenu et maintient le Seigneur de la Woestine dans la possession et jouissance d’un droit de Péage ou Vinage aux lieux de Walincourt et Clary …pour le percevoir auxdits lieux….Sa Majesté « enjoint » le Marquis de Walincourt d’entretenir à l’avenir en bon état les ponts et chemins dans l’étendue de sa seigneurie, d’acquitter les autres charges dont il peut être tenu pour raison dudit droit, et de se conformer pour la perception du péage aux règlements en usage. »

La décision royale est notifiée en mai 1772 au fils du Marquis de la Woestine et le tarif à appliquer désormais est affiché à la porte de l’Eglise de Clary.

Le dernier seigneur de Walincourt-Clary-Selvigny connaîtra un destin tragique à l’époque de la Terreur.

Les privilèges de certains villages.

Le chemin de Troisvilles à Reumont et le moulin de pierres

Certains villages jouissaient d’exemptions rendant les relations difficiles entre villageois.

En voici un exemple:

Nous sommes en 1747 à Troisvilles. Tous les dimanches et jours de fête, on voit de nombreux habitants de Troisvilles partir en direction de Reumont et de Maurois pour se promener mais surtout pour boire la bière à meilleur compte. En effet, il y avait souvent de l’arbitraire dans la répartition et la manière de percevoir les diverses impositions. C’est ainsi que  Reumont et Maurois jouissaient du privilège d’exemption d’impôts sur la bière qui était vendue beaucoup moins chère qu’à Troisvilles, où il existait un impôt considérable sur cette boisson.

Une pétition fut envoyée aux députés des États de Cambrai le 5 juillet 1747 , en vue d’améliorer cet état de chose:

« Les Mayeurs et gens de loy du village de Troisvilles,… font offre à Messeígneurs des Etats de Cambray et du Cambrésis pour l’abonnement des impôts sur la bière qui se consommera dans leur paroisse de la somme de quatre cent dix florins qu’ils promettent et s’obligent  de païer à mesdíts seigneurs des Etats par chaque année, à commencer au  1er Aoust prochain et ce pour trois années . « Nota. – Si Nos seigneurs des Etats veulent empêcher d’aller boire à Reumont et Morois, éloignez de Troisvilles d’un quart de lieue, nous trouverons le moyen d’augmenter la malletóte de 50 florins. « ll faut faire attention que la bière à Reumont et Maurois vaut un tiers moins qu’à Troisvilles. « Fait audit Troisvilles le 5 juillet 1747… « J. G. Héloir, lieutenant. – Anthoine Taisno. – Simon Oblin. – G. Maronnier. – François Lenglé. -Anselme Masoaut. – Léon Boitteau. ››

A noter qu’un certain François Lenglé était signataire de cette pétition en tant que échevin du village. Nous ignorons si la pétition obtint les résultats escomptés mais elle nous apporte un bel exemple d’inégalité devant l’impôt.

Les excès de l’Église.

La dîme :

« Faut espérer que l’jeu là finira bientôt »
L’Église et la Monarchie sur le dos du paysan

Revenons au 7 juin 1654, Louis XIV, venant d’être sacré Roi de France à Reims, prononce son discours d’investiture qui commence par cette phrase: « Je jure devant Dieu de maintenir les privilèges de l’Eglise…»

La toute puissante église abusera de cet engagement au détriment du monde paysan tout au long du XVIIème siècle.

 Ainsi, depuis le Moyen Age, l’église recevait la dîme destinée à subvenir aux frais du culte, à l’entretien des églises, au financement des missions sociales dont  elle était investie: l’éducation et l’assistance publique. La dîme était constituée par le dixième de toutes les récoltes de chaque paysan; par exemple, pour les blés c’était  la onzième gerbe qui était prélevée sur le champ  puis transportée dans la « Grange aux Dîmes ». Cet impôt était un véritable  fléau économique parce qu’il était supporté par le seul paysan et contribuait  à lui retirer la majeure partie de son revenu, lui interdisant toute amélioration de l’exploitation foncière.

La personne chargée de prélever la dîme était dénommée le décimateur ; ce n’était pas le curé de la paroisse mais  le « haut clergé », le plus haut placé dans la hiérarchie catholique qui jouait ce rôle. A Clary, le décimateur était donc  l’Abbaye de Honnecourt elle-même rattachée à l’Evêché de Cambrai. Le curé de Clary ne touchait qu’une petite partie de la dîme, la « portion congrue », le reste revenant au gros décimateur(abbaye, évêché…) A noter que aujourd’hui, la portion congrue est interprété comme étant une très petite part alors que à l’origine , congrue était synonyme de convenable

Henri de Montigny  raconte :

En 1701, le Sieur de Neufchelles abbé de l’Abbaye de Honnecourt « ne fut point exact » à payer la portion congrue due au Sieur Lejeune, Curé deClary et pas davantage à faire les réparations nécessaires au presbytère. Aussi le sieur Lejeune fit saisir le produit de la dîme, pour forcer le sieur de Neufchelles a acquitter ses obligations.

Cette saisie donna lieu à une contestation portée devant la Cour. Les demandes du Sieur Lejeune n’étant pas contestables, l’Abbé « qui n’était  occupé que de ses propres intérêts » proposa d’abandonner au Curé toutes les dîmes de la Paroisse de Clary sous la condition de demeurer quitte et déchargé des réparations du presbytère, du paiement de la portion congrue « et généralement de tout ce à quoi les dîmes pouvait être affectées ».

 En conséquence le 17 juillet 1702, un arrêt de la Cour rappela les offres de l’Abbé de Neufchelles, l’acceptation du Sieur Lejeune, et prononça la mainlevée de la saisie. Le décimateur, l’Abbé d’Honnecourt, avait donc abandonné la gestion des dîmes de Clary au profit de son Curé.

Des procès vont se succéder pendant près d’un siècle entre les deux parties mais l’Abbaye d’Honnecourt n’obtiendra cependant pas gain de cause puisque qu’en mars 1790, le Curé Delannoy « occupe » toujours la dîme de Clary ce qui provoque un nouveau procès devant l’Official de Cambrai.

La révolution viendra interrompre cet interminable litige mais surtout remettra en cause l’existence même de la dîme.

Mais cette dîme marqua longtemps la mémoire du monde rural. Voici ce qu’écrira le curé de Troisvilles deux siècles plus tard : « Les ignorants et les ennemis de la religion ont beaucoup parlé contre la dîme. Il est bon de rappeler les charges qui incombaient aux décimateurs….. »

Le placement dans les églises :

Le 27 décembre 1747, un placard est affiché à l’entrée de l’église de Clary.

Voici les principaux extraits de ce document :

Église de Clary autrefois

« On va procéder au passement  des bans et places de la nef de ladite église, …le jour cÿ-dessus après les vëspres aussitost le signal donné par le son de la cloche, au plus offrant et enchérisseur … primo, chaque adjudicataire sera tenus de paier trois florins au dessus de son adjudication. secundo, chaque adjudicataire sera tenu de paier les trois florins et le prix de son adjudication entre les mains du Sr curé…en dedans le treize de janvier prochain… tertio, après la mort des preneurs, leurs bans et places apartiendront à leurs héritiers ab intestats a charge de six patars à l’église….. quarto, les bans devenus indécens, les occupeurs seront tenus d’en faire d’autres à leurs frais aussitost commandement à eux fait par messieurs les administrateurs , sans quoÿ ils seront au profit de l’église .Enfin, on ne pourra faire remont moins de cinq patars à la fois ».

La place de chaque paroissien dans l’église était donc vendue aux enchères.

Henri de Montigny nous raconte comment ce 27 décembre, se déroulèrent les enchères:  »  le curé, le prévôt et les échevins attribuent d’abord les bancs de la balustrade, côté de l’épître et côté de l’évangile, puis les places du banc mobile, en bas de la balustrade. Leur prix varie de 16 à 7 florins…. Les autres places sont ensuite mises en adjudication, depuis la place du milieu du 1er pilier de la nef, côté de l’évangile (15 florins) jusqu’à la 17e place cédée 4 florins. 107 places sont ainsi adjugées aux hommes, premiers servis…Ce sont ensuite les bancs des femmes qui sont attribués… Le Curé de Clary se réserve la première place du premier de ces bancs ….Les 2e et 3e sont pour le sieur Pierre Milot, prévôt de Clary, pour ses filles Marie-Reine et Constantine. Il verse 48 florins 15 patars. 36 places seulement sont attribuées aux femmes, mais sans que ces places soient séparées de celles des hommes et groupées d’un seul côté d’une nef centrale. Leur prix varie de 28 florins à 4 florins…. « 

Panneau dans l’Église

On remarque d’abord que les enchères sont menées conjointement par le curé, le prévôt et les échevins. Rappelons-nous que, à la fin de l’Ancien Régime, l’église paroissiale est plus qu’un lieu de culte. Elle est aussi le lieu de rassemblement unique de la communauté des habitants : lieu des délibérations et de diffusion de l’information. Les places attribuées sont nominatives et les enchères sont plutôt orientées car, il est souhaitable que les notables du village se retrouvent en bonne place.

Les enchères représentaient t’elles un coût important ?  On peut estimer que les 185 places vendues aux enchères ont rapporté à l’église près de 2000 florins, quand on compare cette somme à l’amende de 1000 florins pour « assemblée tumultueuse » dans le cadre de l’affaire du moulin banal si difficile à rembourser, on voit là qu’il s’agit là d’une petite fortune.

Le « siècle des lumières » et la famine conduisent à la révolution.

L’évolution de la société

Voilà comment l’Abbé Moyal décrit cette première partie du siècle qui se terminera par la révolution :

 « Pendant le XVIIIe siècle, la France, en tant que nation, avait pour ainsi dire cessé d’être chrétienne; elle était le centre des doctrines encyclopédistes qui empoisonnaient l’Europe… Le bruit sourd d’impiété, précurseur d’une horrible tempête, selon la prévision de Bossuet, grandissait et commençait à porter partout l’épouvante ; tous les esprits inquiets étaient dans l’attente de quelque grande catastrophe. ».

 Pourtant, la postérité retiendra pour cette même période le nom de « siècle des lumières ».

En fait, ce début du XVIIIe siècle, se caractérise  par un fort mouvement de remise en question, une atmosphère de progrès matériels qui modifia profondément les valeurs de la société. Les philosophes rationalistes et les écrivains de premier plan se rendirent indépendants de la royauté et de l’Église et, fait nouveau, la lutte des idées fut dirigée surtout contre l’Église et la religion catholique elle-même et son obscurantisme.

Retenons comme bel exemple cet ouvrage majeur du XVIIIe siècle évoqué par l’Abbé Moyal : l« Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers » éditée de 1751 à 1772 sous la direction de Diderot et d’Alembert qui va, pour la première fois, mettre à disposition de chacun l’ensemble des connaissances humaines.

Nos ancêtres vers  la révolution

1789 Le monde paysan par Louis le Nain

Nos ancêtres, vivants en autarcie dans un monde rural,  ne percevaient pas cette évolution de la société et des mentalités. Ils ne parlaient que le patois, ne bénéficiaient d’aucune presse locale et surtout ne savaient pour la plupart ni lire ni écrire.

 Par contre, ils allaient devoir supporter une situation économique difficile et surtout la famine.

Depuis 1780, le commerce et l’industrie dans le Cambrésis languissent et l’inquiétude règne de toutes parts. Un grand nombre d’ouvriers mulquiniers et de fileuses se trouvent sans travail et sans ressources car voulant protéger leur industrie naissante, les Anglais ont interdit  l’entrée sur l’île des toiles de batiste et de lino, traditionnel débouché de l’industrie textile du Cambrésis.

A ceci s’ajoute les conditions climatiques : le 13 juillet 1788, le pays et plus particulièrement le Cambrésis sont ravagés par un orage de grêle et les récoltes qui suivent sont désastreuses.

 L’hiver 1788-89 est long et cruel: de décembre à fin mars, il ne cesse de geler, la température descend  jusqu’à -20° et la neige tombe en abondance. Le blé et le seigle se vendent très chers sur les marchés  et  le peuple  a le pressentiment d’une disette, il gronde et semble prêt à se révolter au premier indice d’accaparement des grains.

A Versailles, les caisses de l’État sont vides et, face à une situation politique et financière catastrophique, Louis XVI s’est vu  contraint de convoquer les  États Généraux : une assemblée des trois ordres – clergé, noblesse et tiers état – qui seuls peuvent décider de la levée de nouveaux impôts et engager la réforme du pays. Leur ouverture, marquera les débuts de la Révolution française.

1789 Cahier des Doléances

C’est ainsi que, le 16 mars 1789, les gens de la campagne sont convoqués pour l’élection des électeurs de l’assemblée des États Généraux alors que le froid est extrême. Ils doivent élire leurs représentants  qui vont dans un premier temps se réunir à Cambrai pour rédiger les cahiers des doléances. Ces cahiers seront ensuite discutés à la réunion prévue à Versailles le 5 mai 1789.

Le 17 avril en l’Église Saint Sépulcre de Cambrai se tient l’Assemblée Générale des trois Ordres du Cambrésis. Dès l’ouverture de cette assemblée se  produit un événement majeur: spontanément, alors que chaque Ordre est réuni dans une « chambre » particulière, une députation composée de quatre membres du Clergé et de quatre membres de la Noblesse vient déclarer au Tiers-Etat (le peuple) réuni dans la grande nef, que leurs deux Ordres « avaient renoncé et renonçaient pour jamais à tous les privilèges et exemptions pécuniaires ».

Cette assemblée va donc émettre un « cahier des doléances pour le Cambrésis » qui sera porté à  Versailles par le Marquis d’Estourmel, Grand Bailli d’Épée de la Province. Ce cahier exprime , comme près de 90% des cahiers transmis par les autres provinces, un rejet total du système fiscal, et réclame l’égalité devant l’impôt, comme en témoigne cet extrait « Le temps est arrivé, Sire, de poser les bases d’un juste partage de l’impôt entre tous les citoyens (…) Oui Sire, tous vos sujets de tout état et de tout rang rendent maintenant hommage à cette grande vérité que l’égalité proportionnelle doit être la loi des contributions (…) Il est contraire et aux principes de l’équité et aux sentiments de l’humanité d’aggraver le fardeau des plus pauvres pour alléger la charge des plus riches. »

1789 Serment du Jeu de Paume par David

Réunie à Versailles le 1ier mai, l’Assemblée des États Généraux, devient constituante à la suite du serment du Jeu de paume du 20 juin, fonction que Louis XVI lui reconnut, le 5 octobre, en acceptant la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen .

Pendant ce temps à Cambrai, le 6 mai, la foule affamée s’empare des  sacs de blé du négociant Boutry. Ce commerçant est soupçonné d’avoir vendu du blé hors de la ville privant la population locale d’une partie des réserves locales.

Le soulèvement gagne aussitôt les campagnes du Cambrésis. Les pilleurs s’attaquent aux couvents, abbayes, fermes, châteaux…les principaux émeutiers sont arrêtés puis jugés à Cambrai le 20 mai.

Le 14 juillet, la nouvelle se répand de la Prise de la Bastille à Paris. L’enthousiasme du peuple se déchaîne à Cambrai et, le 24 juillet, dans un geste de défense les protestataires défoncent les portes de la prison de Cambrai pour délivrer les dits émeutiers.

Voilà comment nos ancêtres ont découvert, sinon participé, au début de la révolution.

1790 Arrestation des prêtres réfractaires

Une période de profonds bouleversements de la société va suivre que l’Abbé Moyal résume ainsi : « La Révolution impie et sacrilège s’attaqua surtout à la religion, au clergé et à la noblesse. Le 20 août 1790, l’Assemblée édicta une Constitution civile, qui séparait l’Église de France d’avec le Saint -Siège et obligea le clergé à prêter serment à cette Constitution schismatique.

 La Constituante avait dépouillé le clergé de ses biens; la Convention avait interdit le culte catholique ; elle avait prescrit ou envoyé à la guillotine les prêtres fidèles à leurs devoirs ; le Directoire, lui aussi, en avait déporté un grand nombre.

Puis, à la suite du coup d’état du 18 brumaire an VIII (9 novembre 1799), Bonaparte devenu maitre en France avait rétabli l’ordre dans la société civile. Il eut le courage de travailler à la restauration du catholicisme. Beaucoup de prêtres qui s’étaient tenus cachés, avaient reparu, d’autres revenaient de l’éxil. Des églises s’étaient rouvertes, et le culte catholique se rétablissait de lui-même.

En parcourant la fin du XVIIe siècle et le XVIIIe siècle nous avons retrouvé quelques traces des « Lenglet » comme Michèle Langlet en 1641  épouse à Clary d’un maréchal ferrant, Pierre Lenglet en 1692, censier de Hurtevent-lez-Clary puis sergent équestre au service de l’Église, François Lenglé  en 1747 à Troisvilles échevin du village ,et, Theodore Joseph Lenglet meunier au moulin de Clary mais il n’a pas été possible d’établir un lien direct entre ces « Lenglet » et notre famille.

Alors que faisaient nos ancêtres directs pendant cette période si perturbée?

François Marie LENGLET 05/2021

Sources

Notre Histoire à travers celle de Clary Henri de Montigny (1988)

Bertry dans le Cambrésis Dominique Solau (2017)

Monographie de Troisvilles   Abbé G. Momal (1903)

Histoire de Caullery    Chamoine C Theillez (1962)

https://genealegrand.pagesperso-orange.fr/haspres/impots.htm

https://www.herodote.net/La_Revolution_francaise-synthese-66.php

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s